MOTIFS D'ADHESION
« L'exécution d'un coup d'État est presque toujours mêlée d'hypocrisie et d'immoralité, sinon dans le but, au moins dans les moyens. Puissante raison d'abstention : Incontaminatum se custodire ab hoc ssecuîo.
«. Mais alors on se rend inutile. Erreur! Il y a dans l'attitude réservée d'un honnête homme une vertu qui se fait rechercher... Défiez-vous d'une fausse générosité qui vous porte à vous immoler toujours à ce qui vous paraît le bien de la religion. L'esprit de sacrifice est ce qu'il y a au monde de plus héroïque, mais il faut être bien sûr que le sacrifice profite à la cause du bien. (1) »
Mais d'autres personnages, beaucoup plus nombreux et d'une autorité au moins égale, supplient Montalembert d'accepter. « Vous ne le pouvez pas seulement, vous le deveZy déclare le cardinal Gousset. Le doigt de Dieu est ici! Il veut nous sauver; nous le prions de consommer l'œuvre qu'il a si miséricordieusement commencée. » Le nonce, Mgr Garibaldi, Mgr Parisis, Mgr Jacquemet, le saint évêque de Nantes, Mgr de Marguerye, évêqne d'Autun, et bien d'autres lui répètent sur tous les tons : Dieu le veut! Louis Veuillot, Donoso-Gortès, M"** Swetchine, le supplient de garder auprès du Président la position d'ami et de conseiller. « Qui mieux que vous, disent -ils, saura défendre auprès de lui les intérêts religieux et cette liberté d'enseignement si laborieusement conquise? » En dehors du clergé et des catholiques, M. Guizot et le chancelier Pasquier (2) lui font un devoir d'appuyer la dictature qui vient de sauver le pays.
Cependant, plus encore que tous ces conseils, les nouvelles alarmantes des départements entraînèrent l'adhésion de Montalembert. A Paris, une tentative d'insurrection, exagérée d'ailleurs par le pouvoir, avait été durement réprimée. En province, surtout dans l'Hérault, dans le Var, les Basses- Alpes, la Nièvre, le Cher et le Jura, la lutte fut plus sérieuse. Le mot de Jacquerie était sur toutes les lèvres. Trente-deux départements mis en état de siège, cent mille arrestations
(1) Foisset à Montalembert, 6 décembre 185L
(2) « Cet illustre octogénaire, a écrit Montalembert, était alors tout de feu pour l'acte où il croyait voir, comme tant d'autres, le salut de la France. Il a depuis noblement racheté son erreur, en manifestant, pendant les douze années qu'il lui restait à vivre et jusqu'à son dernier jour, une opposition
aussi tranchée que persévérante contre le second Empire. ïï (Lettre à Daru)
opérées avec plus ou moins de discernement et d'équité, prouvent assez l'étendue, sinon la profondeur du mal. Toutes les correspondances de Montalembert s'accordaient à dénoncer et peut-être à grossir le danger. Entre cent témoignages analogues, voici une lettre du président du tribunal de Toulon : « Ce que les socialistes de la Provence, déconcertés et surpris en 1851, viennent de tenter, écrivait-il, montre bien ce qu'ils auraient fait en 1852, prêts et organisés... Nous avons vu les premières lueurs de l'incendie qui nous aurait dévorés. » Cette idée, ou plutôt cette image d'incendie, revenait sans cesse : « N'oublions jamais, disait l'abbé Gerbet, les sinistres lueurs de l'incendie universel qui restera longtemps menaçant. » De la Creuse, l'abbé Texier jetait un cri de délivrance : « De quels barbares le Président nous a délivrés!... L'explosion devait avoir lieu partout à la même heure... Les paysans sont joyeux, les ouvriers partagés, les bourgeois rassurés, le clergé respire... » Ces émotions, universelles en France, on les éprouvait dans l'Europe entière et même hors d'Europe. Un correspondant de Montalembert, à Mossoul, lui exprime sa joie de voir la France « échapper à une guerre de sauvages » (1).
Voilà pourquoi Montalembert accepta de faire partie de cette fameuse Commission consultative qui, d'ailleurs, ne devait être consultée sur rien. « Si j'écoutais mes goûts, ma renommée, mon avantage personnel, écrivait-il à son beaufrère, Mgr de Mérode, je n'hésiterais pas à refuser; car je n'ai plus rien à gagner, je n'ai qu'à perdre dans la vie pu-
(1) Cette lettre du consul de France à Mossoul mérite d'être citée : « Il est impossible d'imaginer le retentissement qu'il a eu (le coup d'État) jusque dans ces contrées lointaines. Dès que la nouvelle se fut répandue qu'une grande révolution venait d'éclater en France, tous les chrétiens sont accourus au Consulat. Avec quel bonheur je leur traduisais les journaux et les lettres que j'avais reçus, et avec quelle satisfaction ils écoutaient les moindres détails. C'est que la France est encore pour eux le grand pays, la protectrice, la sauvegarde, et qu'ils savent bien qu'ils reçoivent le contre-coup de ses moindres mouvements. Les musulmans eux-mêmes, le pacha, le cadi, m'ont prié de les mettre au courant de ce qui s'était passé, car ils étaient dans l'attente de grands malheurs qu'ils ne savaient pas définir, et ils disaient qu'il avait fallu la main d'Allah pour les écarter. Depuis ce moment, j'ai senti mon influence s'accroître, et je suis sûr qu'il en aura été de même pour chaque agent... »