‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 181 sur 242 · LETTRE A M. DE MALLE VILLK · texte numérisé non relu

LETTRE A M. DE MALLE VILLK

de dire, qu'après avoir remercié avec effusion M. de Malleville de sa démarche, il repousse nettement ses propositions?

Quant à l'encyclique, à ses conséquences désastreuses surtout pour mes amis et pour moi, au parti que vous me proposez de prendre en protestant contre elle, souffrez que j'écarte toute discussion par un seul mot : quelles que soient mes souffrances intérieures et ma déconfiture publique, ma conscience me défend impérieusement de songer à élever la voix contre ceUii que je crois chargé par Dieu de régir son Église.

Vous me plaindrez sans doute, cher ancien collègue, et vous ne me comprendrez pas. Cela est tout naturel, parce que la différence de nos symboles entraîne une différence radicale dans notre façon de concevoir le rôle de l'autorité constituée par Dieu dans l'Église. Mais il est un terrain où je suis bien sûr d'être compris et approuvé de vous dès que je vous y aurai transporté, c'est celui de l'honneur, de l'honneur purement humain, si vous le voulez, mais dont je n'ai jamais compris qu'un chrétien honnête homme puisse faire abstraction.

Supposez qu'il ne s'agisse pas d'une autorité spirituelle, d'une question religieuse. N'envisageons que les devoirs d'un homme public engagé par conviction au service de son pays ou de son prince. Le Pape est un roi, roi absolu selon les uns, roi constitutionnel selon les autres, mais toujours roi, roi suprême et incontesté de cette patrie des âmes qui s'appelle l'Église. Cette royauté spirituelle, je l'ai librement acceptée et proclamée au début de ma vi^; je l'ai loyalement servie pendant trente-cinq ans. Au déclin de ma carrière, je me vois désavoué, blâmé, humilié, sacrifié à de tristes et fanatiques délateurs; soit. Mais qu'importe? Est-ce que le vieux soldat a le droit de renier son drapeau parce que son général le renvoie dans ses foyers? Est-ce qu'il lui est permis de s'insurger ou de trahir, parce qu'il est jugé incapable de commander ou de combattre désormais pour la cause qui a été celle de toute sa vie? N'est-ce pas encore servir cette cause que de souffrir pour elle et surtout de souffrir en silence?

Et à quel moment irais-je ainsi accroître par ma résistance les épreuves et les difficultés du père commun des fidèles? Au moment où ce vieux Pape est en butte à un ouragan de mensonges et d'invectives? Au moment où les gens que vous qualifiez si bien poursuivent en lui, non pas le souverain qui se trompe ou le docteur qui exagère ses prérogatives, mais la plus vivante et la plus auguste personnification de Jésus-Christ sur la terre? Au moment enfin où il va perdre son pouvoir temporel, retrouver dans l'histoire les traces de ses prédécesseurs détrônés ou exilés et tomber en proie aux complots tramés contre lui par Napoléon III, par la démocratie impériale? Quoi! c'est alors que j'irais lever le petit étendard de mon mécontentement individuel! J'irais, entre Guéroult et About, entre Baroche et de la Guéronnière, grossir le cortège de ce César que vous avez, bien avant moi, deviné, repoussé et méprisé !

Ah! mon cher Malleville, vous n'y avez pas assez songé, et, quand

VOUS y aurez réfléchi, vous reconnaîtrez qu'à ma place vous ne diriez pasle premier mot de ce que vous me conseillez.

En résumé, je ne suis pas chargé du gouvernement de l'Église; je ne suis chargé que du salut de mon âme et du soin de mon honneur. L'un et l'autre m'interdisent jusqu'à la pensée d'une insurrection contre le chef de l'Église dont j'ai été le soldat et dont je reste l'enfant.

Vous me dites que, si je ne proteste pas contre le divorce prononcé par l'encyclique entre la rehgion et la liberté, il n'y aura d'autre ressource pour moi que de me taire à jamais, et vous citez le texte : Orate et silete. C'est bien ainsi que je l'entends. Plus fidèle que jamais à la liberté, plus convaincu que jamais de sa souveraine nécessité pour le triomphe de la vérité, je puis et je dois renfermer dans le secret de mon cœur, avec mes indestructibles convictions, les mécomptes et les amertumes de ma vie. Pour apprendre la résignation et la patience, je n'ai qu'à promener mon regard sur tant d'autres victimes de l'ingratitude et de l'injustice des hommes, victimes plus augustes et plus innocentes que moi; je n'ai qu'à me rappeler tant d'éloquentes voix, prématurément éteintes dans un silence perpétuel; tant de princes, honnêtes gens, exilés pour toujours; tant de grands citoyens éconduits, oubliés, trahis par la France encore plus que par la fortune. Je n'ai surtout qu'à me rappeler la loi suprême de l'épreuve, de la souffrance, de l'expiation, dont la religion de ce Christ que vous adorez comme moi , a fait la condition indispensable du salut. (1) ,

Ainsi la blessure de son cœur fait resplendir davantage la force de sa foi, selon la vieille devise qu'il adopte pour sienne : Virtus vulnere virescit. Mais cette blessure demeurera jusqu'à la fin aussi profondément douloureuse, et il finira par en mourir. Souffrir pour l'Église, rien ne lui serait plus doux; mais souffrir par elle; être frappé, réduit à l'impuissance par ces mains si chères; la pensée qu'il est sacrifié, trompé par sa mère, le poursuit et l'obsède comme un cauchemar. L'avenir ne le tourmente pas moins que le présent : « On nous a blâmés et désavoués... Soit. Mais que de terrain nous avons perdu depuis dix ans! Que de terrain nous allons perdre encore ! Vous allez voir quel parti nos adversaires vont tirer du Syllabiis! ('e mot va devenir leur cri de guerre. Dans un siècle, ils le jetteront encore comme un défi à la tète de nos enfants...» C'est à M^' Dupanloup quç Montalembert parle ainsi, en se promenant avec lui dans les bois de

(1) 25 janvier 1865.

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