LETTRE DE L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS
Ferrières. Certes , le succès que Tévêque vient de recueillir lui cause une grande joie; mais il ne se sent pas pleinement rassuré par ses interprétations; la brochure a-t-elle exprimé toute la pensée du Pape? L'évêque console son ami et le remonte de son mieux. Quelque temps après leur entrevue, le 16 mai 1865, il lui adresse cette lettre débordante d'affection et de sagesse chrétienne :
... Certes, je comprends, mon cher ami, la tentation, la tempête dont votre âme est troublée. L'Écriture exprime admirablement, quoique douloureusement, cet état-là ; Obscuratum est cor meum et tempestas demersit me...; mais le mérite et la gloire d'un homme, ce n'est pas de n'être jamais tenté, c'est de \aincre la tentation. Au fond, celle-ci n'est pas difficile à vaincre; il suffit pour cela de vous placer dans la vérité...
... L'Église, mon ami, ce ne sont pas les hommes de l'Église. Les hommes passent, l'institution de Jésus-Christ reste. Les hommes ne sont pas saints, l'institution de Jésus-Christ est sainte. En un mot, l'institution de Jésus-Christ est divine, mais les hommes sont des hommes et c'est précisément ce qui reste en eux d'humanité qui fait ressortir la divinité de l'institution...
Non, l'Église ne vous a pas trompé, mais vous vous êtes trompé sur l'Église... Vous vous la représentiez un peu comme une princesse, belle, charmante, parfaite, malheureuse et persécutée ; et vous vous étiez pris pour elle d'une sorte d'amour chevaleresque; et cela vous semblait l3eau, comme c'est beau en effet, d'en être le champion en ce siècle... Vous aimiez à la défendre envers et contre tous, telle qu'elle est, et telle aussi que vous la voyiez, à travers le prisme qui pour vous colorait tout d'un reflet un peu poétique; et de là les nobles et grandes luttes qui sont l'éternel honneur de votre vie... Mais il y a certaines choses qu'il ne faut plus voir dans l'Église, parce qu'elles n'y sont pas.
Cette découverte aujourd'hui vous trouble et, parce que vous êtes atteint personnellement dans certaines fibres des plus sensibles, votre âme intérieurement bondit, et il vous arrive, pardonnez-moi cette comparaison, ce qui arrive à ceux dont l'affection s'est trompée d'une manière ou de l'autre; quand tout à coup ils viennent à le reconnaître, ils sont trop près de perdre avec le calme, la justice et le respect... Quant à moi, j'éprouve de tout cela, que j'ai vu d'aussi près, de plus près que vous peut-être, un sentiment bien différent du vôtre : ma foi grandit à ces spectacles. La colonne et le fondement de la vérité (c'est le mot de saint Paul), posant sur des hommes en qui sont les passions des hommes, qui peuvent faire, qui ont fait, qui font et qui feront des fautes de conduite de tout genre ; la mère des saints gouvernée par des hommes qui devraient être et qui ne sont pas toujours des saints; et cela dure depuis dix-huit siècles; et malgré cela, les saints ne cessent pas d'être dans l'Église, des vierges
comme Catherine, des chrétiens et des prêtres comme j'en connais, et le Credo catholique toujours intact dans le monde, et la grande figure de l'Église resplendissant à travers les siècles, bien au-dessus de ces faiblesses, dans une lumière inaccessible aux misères humaines, voilà qui est divin! Ah! il faut qu'il y ait là un chef invisible qui soutient tout et inspire tout ce dont saint Paul disait : Si qua laus, si qua virtus, guœcumque amahilia, qusecumque pudica, qusecumque bona, quxcumque vera... Autrement tout aurait mille fois croulé : Voilà la vérité!
Et l'évêque montre à son ami les fruits divins qu'il peut tirer de ses épreuves :
... Et si Dieu veut les faire plus utiles en les faisant plus amères, en permettant qu'elles viennent de là d'où on ne devait peut-être pas les attendre, faut-il n'écouter comme les âmes vulgaires que les soulèvements de notre cœur et peut-être de notre orgueil, qui ne peut supporter aucune humiliation et ne veut à aucun prix être maté? Non, soyons plus grands que cela, soyons plus chrétiens, plus fermes dans la foi, plus raisonnables, je dirai même : plus sincères et plus humbles. Car enfin, n'avons-nous jamais besoin d'épreuves? N'avons-nous pas toujours besoin d'expier, de nous purifier, de nous détacher? Je dirai donc : Ayons plus de vertu. Je dirai même : Ayons plus de dignité. Au moins renfermons notre douleur intérieure dans ce silence dont l'Ecriture dit : In silentio fortitudo et spes.
Mais surtout ne souffrons pas la moindre atteinte à notre amour pour Jésus-Christ et pour son Église. Après tout, la politique humaine n'est que la cause du temps; la cause de l'Église est celle de l'éternité. Et une vie obstinément, implacablement dévouée à servir l'Église, même à travers les amertumes et les injustices, est plus grande, plus belle, plus heureuse qu'une vie qui n'aurait servi, après tout, que la politique humaine et les intérêts passagers de cette pauvre terre.