‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 186 sur 242 · LA VICTOIRE DU NORD AUX ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

LA VICTOIRE DU NORD AUX ÉTATS-UNIS

des vainqueurs. Il a suivi avec un intérêt passionné la guerre de Sécession aux États-Unis. On sait que l'affranchissement des esclaves, réclamé par les États du Nord, est l'enjeu de cette guerre. Elle se fait de part et d'autre avec une énergie et un élan incroyables, et lorsqu'enfm le Nord triomphe, assurant l'abolition de l'esclavage, sans que l'Amérique devienne, comme on l'avait annoncé, la proie de la dictature, sans qu'aucun excès, aucune représaille vienne ternir la victoire de la justice et de la liberté^ alors Montalembert laisse échapper dans le Correspondant un cri de joie et d'enthousiasme :

Il faut remercier Dieu, s'écrie-t-il,parce qu'une grande nation se relève, parce qu'elle se purifie à jamais d'une lèpre hideuse, qui servait de prétexte et de raison à tous les ennemis de la liberté pour la maudire et la diffauier; parce qu'elle justifie en ce moment toutes les espérances qui reposaient sur elle, parce que nous avions besoin d'elle, et qu'elle nous est rendue, repentante, triomphante et sauvée.

Oui, il faut remercier Dieu, parce que cette lèpre de l'esclavage a disparu sous le fer des vainqueurs de Richmond, extirpée pour toujours du seul des grands peuples chrétiens qui, avec l'Espagne, en fût encore infecté ; parce que ce grand marché d'hommes est fermé, et qu'on ne verra plus jamais, sur le glorieux continent de l'Amérique septentrionale, mettre à l'enchère une créature humaine, faite à l'image de Dieu, pour être adjugée et livrée en proie, avec sa femelle et ses petits, à l'arbitraire, à l'égoïsme cruel, au lucre infâme, aux viles passions d'un de ses semblables. (1)

Montalembert applaudira de même, quelques années plus tard, lorsque les Communes d'Angleterre, à l'instigation de M. Gladstone, aboliront la domination de l'Église anglicane en Irlande. Cette Église de garnisaires, installée par les vainqueurs chez les vaincus et à leurs frais, dans le but de transformer des catholiques en protestants, n'avait servi qu'à rendre les Irlandais plus papistes, plus ultramontains qu'on ne l'est dans le reste du monde. Elle était la véritable cause de l'abîme qui a toujours séparé l'Irlande de l'Angleterre. « Le peuple anglais, dit Montalembert, a mis longtemps à reconnaître son iniquité ; mais enfin il l'a reconnue et désa-

(1) La victoire du Nord aux Étais-Unis, 25 mai 1865.

vouée; il veut la réparer, il la réparera. » Il complétera cette œuvre de justice en accordant aux Irlandais les autres concessions légitimes qu'ils réclament, pour l'éducation religieuse de leurs enfants, pour l'afFranchissement de l'agriculture et de l'industrie dans leur pays.

Montalembert prédit ensuite que la séparation de l'Église et de l'État en Irlande aura pour résultat, dans un avenir prochain, le desestablishment de l'Église établie en Angleterre. Un jour aussi cette grave question se posera pour la France.

« L'interrègne de quinze années qu'ont subi nos libertés les plus essentielles a préparé une révolution auprès de laquelle les crises de 1830 et de 1848 paraîtront des jeux d'entants... On peut être sûr que le budget des cultes disparaîtra dans l'orage... Il est à craindre qu'il ne soit jamais rétabli. Que feront les catholiques, s'ils ne possèdent pas la liberté d'association, la liberté de posséder, d'hériter, d'acquérir, avec les seules conditions imposées par la loi commune? »

Qu'on y songe, déclare Montalembert en terminant. « Nous avons le droit de nous préoccuper du sort qui nous attend, le devoir aussi de nous y préparer, de travailler à le rendre plus digne de nous et de la sainte cause dont nous sommes les représentants. Ce droit ne peut être revendiqué, ce devoir ne peut être accompli que par une étude sérieuse et pratique des faits de la société moderne, des lois qui en découlent, des grands courants de la vie contemporaine, où nous sommes condamnés, bon gré mal gré, à puiser notre force et notre lumière pour les combats et les périls de l'avenir. (1) »

Parmi les correspondances que Montalembert entretient avec d'illustres étrangers, Brownson aux États-Unis, Dôllinger en Bavière, Reichenspergèr en Prusse, César Cantu en Italie, etc., et sur lesquelles nous ne pouvons nous arrêter, une des plus intéressantes est celle du baron Eotvôs, le distingué Hongrois qui l'a reçu à Budapesth en 1861. Elle révèle avec quelle sollicitude et quelle intelligence Montalembert suit les événements qui se déroulent en Autriche. La réconciliation de la Hongrie avec la maison de Habsbourg le comble de joie. « C'est du fond de mon âme, écrit-il, que je vous félicite, vous et vos amis, delà persévérance infatigable et delà

(1) L'Irlande et V Autriche, 25 mai 1868.

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