LE BARON EOTVOS ET LA HONGRIE
modération héroïque que vous avez déployées dans cette lutte prolongée, d'un côté contre la routine bureaucratique et l'aveuglement absolutiste, de l'autre contre l'aveuglement révolutionnaire. Quel que soit l'avenir, vous aurez au moins réussi à obtenir, quant au présent, une solution honorable et désirable pour tout le monde. »
Cependant la monarchie austro-hongroise entre résolument dans la voie des réformes libérales, et le baron Eotvôs devient ministre de l'instruction publique. Ayant à résoudre les problèmes les plus graves pour l'avenir de son pays, le jeune ministre, avant de prendre une décision, tient à consulter Montalembert. Les conseils qu'il en reçoit et que malheureusement il ne peut suivre toujours sont dictés, est-il besoin de le dire? par l'intérêt supérieur de l'Église et par le désir de concilier cet intérêt avec le développement des hbertés publiques. C'est ainsi qu'il supplie Eotvôs de s'employer de toutes ses forces à faire maintenir le Concordat de 1855. « J'ai relu attentivement ce Concordat, lui dit-il, et je n'y trouve absolument rien d^incompatible avec le principe de la liberté religieuse et moins encore avec les libertés politiques, qui doivent être désormais l'apanage de tous les peuples de l'Empire. Admettons toutefois qu'il y ait des stipulations gênantes ou fâcheuses; il faut savoir les supporter comme on supporte les inconvénients inséparables de toutes les choses humaines... »
Lorsqu'il s'agit de réorganiser l'enseignement public en Hongrie, Montalembert engage Eotvôs à faire intervenir les laïques catholiques, c'est-à-dire les pères de famille, dans le gouvernement des écoles; etles raisons par lesquelles il justifie son conseil méritent d'être rapportées :
... Ce sera un premier pas vers ce réveil du sentiment religieux chez les laïques et de cette énergie virile chez les fidèles, qui leur fait si cruellement défaut, depuis que la crainte trop légitime du protestantisme a altéré l'ancienne vitalité des peuples. Pour résister aux aggressions du dehors, l'Église a, depuis le xvi° siècle, revêtu une forme de plus en plus monarchique, et la papauté, comme la royauté, est devenue beaucoup plus centralisatrice et plus absolue qu'elle ne l'était au moyen âge. 11 en est résulté dans Tordre spirituel, précisément ce que nous avons vu
dans l'ordre temporel, c'est-à-dire un dépérissement général des forces individuelles et locales, au grand détriment de l'ensemble. Dieu qui a promis l'immortalité à son Église, ne souffrira pas que ce mal atteigne, comme cela est arrivé dans la société politique, les dernières limites. Il y aura une réaction salutaire qui se combinera avec le progrès des libertés publiques, là où ces libertés seront bien entendues. Nos enfants, si ce n'est pas nous, pourront lutter contre le système aujourd'hui trop prépondérant, qui, comme l'écrivait ces jours-ci le célèbre Newman à l'un de mes amis, tend à maintenir les catholiques dans un état d'infériorité politique et sociale, afin de les rendre plus dociles à l'autorité spirituelle. (1)
Il est juste de remarquer que Montalembert n'approuve pas dans leur ensemble les projets de réforme sur l'instruction publique qu'Eotvôs lui communique; il lui reproche de trop sacrifier les droits de l'Église et de la liberté individuelle aux exigences tracassières de l'État. Il blâme plus vivement encore les modifications apportées par le gouvernement autrichien au Concordat de 1855, sans l'assentiment de Rome; mais il ne peut s'empêcher de trouver excessives et trop violentes dans la forme les réclamations du Saint-Siège à ce sujet. « Les nouvelles lois, dit-il, inspirées sans doute par un mauvais esprit et votées au mépris d'un traité solennel, remettent les conditions religieuses de l'Empire dans l'état où elles étaient en 1854-, époque où l'Autriche était regardée à Rome comme le boulevard de l'Église et de la société. Elles reconnaissent et maintiennent une situation où l'Église reste infiniment plus puissante, plus riche et même plus libre qu'en France. Et cependant ces lois sont qualifiées de : infandœ, reprobandœy damnandœ, ahominahiles , divinse constitutioni vel ipsi naturali juri maxime adversantes! Que restera-t-il donc à dire, si la nouvelle Autriche, marchant sur les traces de la Révolution française, comme on semble l'y provoquer, envoie les vases sacrés à la Monnaie et les prêtres à l'échafaud? » C'est avec un vif regret, et pour ne pas se trouver en désaccord avec le Saint-Siège, que Montalembert s'abstient d'écrire sur ces délicates matières, comme il en avait l'intention.
(1) A Eotvôs, 12 juin 1867.