ACTIVITÉ DANS LA SOUFFRANCE
ardeur aux vicissitudes de ce monde qu'il pouvait alors se croire près de quitter, et servir de toutes les forces qui lui restaient encore, les grandes causes auxquelles il a dévoué sa vie. Quand l'existence terrestre semble se dérober sous nos pas, comme une embarcation qui ferait eau de toutes parts, il faut une force d'âme peu commune pour ne pas replier et concentrer notre vue sur nous-mêmes, et surtout pour ne point retirer aux questions abstraites et aux intérêts généraux cette part de notre cœur que nous leur avions généreusement livrée dans la fleur de l'âge, à ce beau moment où la vie qui fermente en nous ne cherche qu'à déborder et à se répandre. C'est la maladie, c'est surtout l'idée vraie ou fausse de notre fin prochaine, qui met à l'épreuve la sincérité de nos passions les plus ardentes et les plus nobles. »
Dans les premiers temps de sa maladie, iMontalembert contemple avec désolation les matériaux immenses réunis pour ses Moines. « Si je pouvais seulement, dit-il à Nélaton, y travailler deux heures par jour! — Et moi aussi, répond Nélaton, je voudrais bien pouvoir travailler deux heures par jour et je n'y réussis pas. » Montalembert fait si bien qu'il y réussit. Avant la fin de 1866, il a achevé le cinquième volume de ses Moines et écrit les admirables pages sur les vocations religieuses dont nous avons parlé.
Cela ne l'empêche pas de s'intéresser à la politique générale, de suivre avec angoisse les opérations de la guerre entre la Prusse et l'Autriche. Que n'est-il à la tribune! Que ne lui est-il donné de protester contre ce honteux triomphe de la force, « contre l'œuvre vraiment diabolique dont Bismarck a mené la trame à Biarritz, comme Cavour avait mené la sienne k Plombières! » Du moins, il dicte une longue lettre à Thiers pour le supplier de parler en faveur de l'Autriche Plus tard, il le soutient énergiquement dans sa revendication des libertés nécessaires et le félicite de ses succès oratoires :
Personne, croyez-le bien, n'aura joui avec un plus intime bonheur de votre nouvelle victoire. Éloigné autrefois par les circonstances et désormais par l'âge et une maladie incurable du champ de bataille où j'ai figuré avec vous et quelquefois contre vous, il me semble que je puis déjà me placer à votre égard au point de vue de la postérité, en vous
jugeant avec un calme désintéressé et indépendant de l'affectueuse admiration dont je suis pénétré pour vous. C'est donc à ce point de vue que je ne crains pas de ranger parmi les plus belles journées de notre histoire parlementaire et libérale, cette merveilleuse lutte entreprise par vous contre les aberrations du gouvernement personnel et les folles complaisances de la France... Ce qui m'a surtout ému, ce sont les grandes vérités que vous avez proclamées avec tant d'autorité; c'est le grand souffle moral qui règne dans toute votre œuvre, qui vous élève et vous grandit en même temps que vos auditeurs ou vos lecteurs, qui nous remonte tous et nous console de tout! Non, tout n'est pas perdu, puisqu'une voix comme la vôtre peut encore se faire entendre et applaudir, puisqu'elle peut dominer, de l'aveu même du misérable Journal des Débats,. cette assemblée hostile et servile; puisqu'un homme seul, sans parti, sans appui dans la presse ni dans la foule, peut, par la seule force de la raison éloquente et d'un patriotisme intrépide, tenir tête à la coalition de toutes les bassesses et de toutes les folies dont nous sommes témoins et victimes... (1)
Quand les États pontificaux sont envahis par les bandes garibaldiennes, Monlalembert voudrait, de son lit de souffrances, jeter un dernier appel en faveur de la papauté, mais, hélas! « il faudrait tout dire, c'est-à-dire idésigner nettement le vrai coupable, V unique coupable, s'attirer, dans Fétat où il est, un nouveau procès, une nouvelle grâce » ; Montalembert se résigne au silence et se contente d'applaudir aux victorieux discours de Thiers et de Berryer.
Je vous ai lu, écrit-il à M. Thiers, avec un bonheur dont je ne saurais sans ingratitude ne pas vous remercier. Qu'eût-ce donc été si je vous avais entendu! Ceux qui ont eu cette jouissance me disent que vous aviez vingt ans, tant la vigueur, l'aisance, l'énergie, l'entrain de votre parole dominait et entraînait tout l'auditoire.
Voilà donc le gouvernement parlementaire ressuscité, grâce à vous :
Multa renascentur quee jam cecidere cadentque Quse nunc sunt in honore...
Voilà le pape sauvé, au moins provisoirement, par vous et aussi par cet empire de la parole pubUque, de la libre discussion, de la lutte au grand jour que tant d'aveugles catholiques ont si lâchement reniés depuis 1832. Nous voici revenus, grâce à vous, aux grands jours de 1848 et 1849, où la vieille fibre religieuse de la France vibrait d'accord avec les meilleur? instincts sociaux et politiques du pays. Dieu vous a en quelque sorte res-
(1) A M. Thiers, 24mars 1867.