‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 191 sur 242 · JUGEMENT SUR M»' DE SALINIS · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR M»' DE SALINIS

lignes, l'histoire ne trouvera-t-elle pas que, cette fois, la passion a parlé le langage sévère de la justice et de la vérité ?

Royaliste exalté sous la Restauration, libéral prudent et candidat à répiscopat par mon entremise sous Louis-Philippe, admirateur du peuple souverain et candidat à ses suffrages sous la République, panégyriste effronté du pouvoir absolu sous le second Empire, W^ de Salinis est un de ceux qui, par leur exemple même plus que par leurs doctrines, ont enseigné à la France à passer de main en main comme une prostituée. Je vous déclare, monsieur l'abbé, que j'ai horreur de ces hommes-là et que je ne manquerai jamais une occasion de les dénoncer à la justice de l'histoire. Le caractère sacerdotal et pontifical dont W^ de Salinis a été revêtu, le rend à mes yeux infiniment plus coupable, infiniment moins excusable que les sénateurs et les chambellans dont les transformations et les prostrations excitent la risée publique. De tous les souvenirs de ma vie, le plus douloureux est certainement celui de la grande palinodie des catholiques français de 1852 à 1860, alors qu'on les vit renier misérablement les idées et les institutions qu'ils avaient proclamées, encensées, exploitées de 1830 à 1850. Ms"" de Salinis et W^ Parisis ont été les principaux acteurs de cette honteuse comédie. Témoin et victime de leur apostasie, je suis là pour déposer contre eux devant le tribunal de Dieu et des hommes. Tenez pour certain que je ne manquerai pas à ce devoir. Et quand même je n'y serais pas, tenez également pour certain que la vérité n'en serait pas moins connue et proclamée. Tôt ou tard tout se sait et tout se dit, surtout quand il s'agit des bassesses et des scandales qui ont terni la divine majesté de l'Église ici-bas : Quidquid latet apparebit. Vous le voyez par l'exemple du hvre de M. d'Hausson ville qui vient, après soixante ans écoulés, verser des torrents de lumière sur les recoins ignorés où les courtisans, mitres et autres, du premier Empire, croyaient avoir enseveli leur infamie; mais qui, en rendant un tardif hommage à la vérité, fait resplendir d'un éclat désormais ineffaçable la gloire du Pontife persécuté, comme celle des trop rares chrétiens qui n'ont point fléchi le genou devant Baal.

Pardonnez, monsieur l'abbé, l'énergie de ces expressions à un homme chez qui l'âge et la souffrance n'ont encore étouffé ni l'indignation ni les convictions d'autrefois. Je n'en demeure pas moins, avec un profond et ■sincère respect, votre très humble et dévoué serviteur.

Ch. de MONTALEMBERT (1).

Pendant quatre années, Montalembert traînera ainsi de Paris ila Roche en Breny, de Maiche à Rixensart, sa vie de souffrance

(1) A M. l'abbé de Ladoue, ancien vicaire général de Ms' de Salinis, 13juil-

et 1868.

et de désenchantement. De temps à autre, son mal s'endort; i éprouve de passagères améliorations ; mais le vautour reprem bientôt son œuvre de mort, et le malade gémit de ne pouvoii mourir. « Je lis avec une profonde sympathie, écrit-il, le beai passage de Shakespeare, où le vieux Mortimer, malade e captif de ses ennemis, appelle et obtient la mort pour finir sei souffrances : « Depuis que Monmouth a commencé de régner « — hélas! avant son élévation je brillais à la guerre! — j'a « été confiné dans cette odieuse prison... Je souffre dans toui « mes membres endoloris comme un malheureux à peim « échappé à la torture... Ces yeux, tels que des lampes don if l'huile est consumée, s'obscurcissent de plus en plus comme « prêts à s'éteindre. Mes épaules fléchissent sous le poids di « chagrin et mes bras languissants tombent comme une vigne (« flétrie, dont les rameaux desséchés rampent sur la terre. E (( cependant ces pieds, dont la plante sans force ne peut plus « soutenir cette masse d'argile, semblent prendre des aileî <( dans le désir de me porter au tombeau, comme s'ils com- « prenaient qu'il ne me reste plus d'autre refuge. (1) »

Cependant, si le corps est atteint, Tâme reste au-dessus d( toute défaillance. Ceux qui visitent Montalembert dans sa bibliothèque de la rue du Bac, sur son grabat, comme il a coutume de dire, sont saisis de son extraordinaire activité. Ils le retrouvent ce qu'ils l'ont connu jadis, aussi passionné, plus passionné peut-être, pour le travail, pour l'honneur, pour la liberté de la France et de l'Église. — « J'ai vu la mort de près, dit-il lui-même. Pendant plusieurs mois de suite, je l'ai contemplée chaque jour, attendue, désirée; car la vie que je mène n'a plus aucun attrait ni aucun intérêt pour moi. Mais délivré, comme je l'étais alors, comme j'espère l'être encore de toute attache à ce monde, je n\ii jamais cessé de porter ui intérêt passionné aux grandes causes que j'ai servies ici-bas. )

(( C'est un grand spectacle, remarque à ce sujet Prévost paradol (2), de le voir poursuivre ses travaux accoutumés ai milieu des plus vives douleurs, s'intéresser avec la mêm*

(1) Henri F/, acte II, scène v.

^2) fourrier du Dimanche, article sur les Moines d'Occident.

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