ELOQUENTS APPELS A SES AMIS
Voici maintenant bien des années que je vous montre ce devoir, cette obligation de votre conscience, cette conséquence naturelle et nécessaire de votre gloire et de votre empire sur les âmes. Vous m'avez toujours écouté avec sympathie, vous m'avez toujours dit : Oui. Mais vous n'avez 7ien fait et vous ne me paraissez pas disposé à faire quoi que ce soit de. prompt et de sérieux. Vous vous laissez sans cesse aller à la première impression venue, tantôt sur La Moricière, tantôt sur les inondations, et vous continuez à vous taire sur ieporro unum est neccssarium, sur ce que vous SEUL POUVEZ ET DEVEZ DIRE, daus la sltuatiou douloureuse où nous sommes. Vous oubliez que lesannées se passent et que bientôt je neserai plus là pour vous exciter, ni vous, pour m'écouter. Je ne vous demande plus une œuvre de doctrine, de discussion, de longue haleine : vous n'en auriez ni la force ni le loisir. Je ne vous demande qu'un grand cri, cla- MORExM VALiDUM, commc dit Saint Paul en parlant du dernier cri de Jésus- Christ sur le Calvaire.
Vous êtes le premier des évêques de votre siècle. Seul parmi tous, vous êtes assuré d'être écouté d'abord, puis de n'être pas étouffé ou dévoré par les serpents sur lesquels vous aurez marché. Mes études historiques si prolongées et si consciencieuses m'ont donné la conviction que voici : tout le mal qui s'est fait dans l'Église (et il est immense) vient de de ce que les hommes ayant autorité comme vous n'ont pas su ou osé dire la vérité quand il en était temps encore, toute la vérité et rien que la vérité; de ce qu'ils ont laissé ce grand rôle à des génies dévoyés comme Luther ou à des sots prétentieux comme le cardinal d'Andréa... (1)
Et comme l'évêque, dont la vie est dévorée par ses multiples occupations, ne se met pas assez vite en besogne , Montalembert s'y met pour lui; il rédige sous le titre de Questions à soumettre au futur Concile, la longue série des plaintes et des griefs dont son âme déborde. Puis il se figure qu'évêque lui-même, il s'adresse à tous ses frères de la chrétienté; il les adjure de songer, non pas au passé, dont Dieu laisse échapper chaque jour jusqu'aux dernières traces, mais au temps présent, à ce monde moderne dont nous sommes tous, dont nous devons partager, honorer, servir de toutes nos forces les instincts, les désirs, les aspirations légitimes. La grande question, l'unique question est de retenir ces foules qui nous échappent, c'est de travailler au salut des âmes, hic et nunc, par tous les moyens possibles, c'està-dire par les seuls moyens adaptés aux générations et aux
(1) A W Dupanloup, 2 mars 1867.
institutions qui nous entourent. Commençons donc d'abord par étudier les principaux besoins de la société présente, et combattons énergiquement les soupçons désastreux qui Féloignent de l'Église.
Pour ma part, déclare-t-il en terminant, si toutes choses étaient entières, si tous devaient attendredans un respectueux silence les délibérations et les décrets du futur Concile, je ne dirais rien en ce moment; je me réserverais pour le temps où j'aurais à m'expliquer devant le Concile assemblé.
Mais comme une foule d'esprits faux et violents, déjà maîtres du terrain de la publicité, s'y établissent en autocrates et en revendiquent le monopole pour faire pleuvoir de là sur le public un déluge de sophismes, d'invectives et de fausses prophéties;
Je veux et je dois élever la voix pour qu'on sache bien que dans l'Église catholique, que dans l'Église de France surtout, tous n'en sont pas là. Je veux et je dois supplier mes frères dans l'épiscopat de se tenir pour avertis du péril peut-être le plus grave de tous ceux dont nous sommes entourés et de se concerter d'avance sur le moyen d'y échapper. Je veux enfin et je dois apprendre à tous mes frères chrétiens, à mes enfants spirituels, à ceux-là même qui ne voient en moi qu'un étranger ou un ennemi, quel est l'esprit qui m'anime; esprit qui n'est pas un esprit de guerre, de mépris, de contention, de dénigrement, mais un esprit de paix, d'amour, d'union, de liberté, de conciliation ; esprit qui, Dieu merci, n'est pas seulement le mien, mais celui de l'immense majorité du corps épiscopal et aussi de cet admirable clergé des deux mondes, intrépide champion à travers mille épreuves de la vertu et de la vérité, dont j'invoque les prières avec une sympathie passionnée pour l'heureuse consommation de la plus grande œuvre des temps modernes. (1)
Pendant l'année 1868 et la première partie de 1869, Montalembert attend vainement. Aucune voix épiscopale ne répond à ses préoccupations. « Pas un cri, dit-il, pas un mot, pas même un soupir. » Le Correspondant se tait; le Français^ récemment fondé à l'instigation de M^"" Dupanloup, semble à Montalembert plus timide encore. Vainement souhaite-t-il à ses jeunes rédacteurs les généreuses passions qui l'enflammaient au temps de V Avenir. « Je voudrais, écrit-il àFr. Beslay, directeur du Français^ inspirer la foi, l'ardeur, la pas-
(1) Papiers inédits.