‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 197 sur 242 · SES APPREHENSIOINS AVANT LE CONCILE · texte numérisé non relu

SES APPREHENSIOINS AVANT LE CONCILE

mables, que nos ancêtres gallicans avaient toujours su maintenir, depuis Hincmar, contre les abus de la puissance ecclésiastique. Toute puissance exercée par des hommes est exposée aux abus. L'assistance divine, promise à l'Église catholique par son fondateur, n'en a jamais totalement préservé ses chefs ou ses organes mortels. Voilà ce que démontre irréfutablement une étude sérieuse de l'histoire, et voilà ce que nous avons oublié ou ignoré. (1) » Depuis son retour de Gaëte et l'avènement du second Empire, Pie IX a tout dirigé dans le sens de l'autocratie théocratique ; il a arrêté le grand mouvement libéral qui avait produit de si heureux résultats ; il a condamné toutes les libertés. Le Concile, Montalembert l'espère, arrêtera, à son tour, ce mouvement de recul. « Il y aura discussion, il y aura opposition; des voix éloquentes se feront entendre pour exposer les besoins des sociétés modernes, pour défendre et revendiquer les libertés nécessaires. »

Mais bientôt le programme du futur ConciM se précise; non seulement l'infaillibilité du pape domine toutes les autres questions, les Jésuites de Rome publient l'esquisse d'une transformation du Syllabus en propositions affirmatives et annoncent hautement que le Concile va les convertir en articles de foi. La Civiltà Cattolica, VUnità de Turin, VUnivei^s et le Monde applaudissent à cette nouvelle; ils tracent le programme du concile, limitent sa durée, prédisent ses décrets, sous une forme qui ressemble à des ordres et avec autant d'assurance que s'ils avaient reçu les confidences du Saint-Esprit. Dès le mois d'août 1867, Montalembert écrit à M^"^ Dupanloup : « L'ëvêque de Dijon est revenu de Rome avec une impression très différente de la vôtre. Il croit les prélats romains et les cardinaux plus enclins à étendre la portée du Syllabus qu'à la restreindre. L'archevêque Manning compte sur le futur Concile pour nous donner le coup de grâce. »

Ces nouvelles troublent profondément Montalembert. L'infaillibilité doctrinale du pape ne l'effraye pas en elle-même;

(1) A Foisset, 31 mai 1869.

mais il redoute qu'on ne l'étende outre mesure» Il l'a professée et défendue toute sa vie; mais il ne juge pas qu'il faille, en définissant cette vérité, accroître indéfiniment le pouvoir personnel du pape; et l'arrogance avec laquelle certains publicistes réclament cette définition l'excite à la combattre plus vivement encore. « Toutefois, dit-il, je ne suis pas théologien, je ne suis pas philosophe. Les définitions dogmatiques me trouveront toujours obéissant, quelles qu'elles soient... C'est au point de vue politique et social que je m'occupe des questions religieuses. » Ce qui l'effraye, c'est la crainte d'une rupture de l'Église avec les sociétés modernes, par suite de la transformation des propositions du Syllabiis en articles de foi (1). Il se rappelle l'Angleterre et l'Allemagne arrachées il y a trois siècles du sein de l'Église catholique.

A qui faut-il attribuer, demande-t-il, la responsabilité de cette terrible catastrophe, à laquelle les catholiques ne songent pas assez, et dont surtout ils ne s'affligent pas assez, quand on songe aux myriades d'âmes qui ont pu se perdre depuis la séparation, quand on voit ce fleuve immense de la race anglo-saxonne, qui de toutes parts enserre et recouvre les quatre parties du monde, en dehors de l'Europe? Oui, encore une fois, à qui la faute? Ce n'est pas vous, certes, qui essayerez de me faire croire que Luther, Calvin, Henri VIII, Zwingle, etc., ont eu assez de génie et de force pour détruire à eux tout seuls i'œuvr*^ '^ps apôtres et des saints qui avaient constitué la chrétienté. L'histoire vous a appris comme à moi, qu'il faut, après avoir tenu compte ue la perversité naturelle et toujours la même de notre pauvre humanité déchue, reconnaître la cause de cette lamentable ruine dans la corruption odieuse et inexcusable dont l'Église elle-même s'était laissée souiller pendant les xiv® et xv^ siècles, dans la lenteur incurable, dans l'impuissance radicale des. réformes venues d'en haut; et en ce qui touche spécialement l'Angleterre, c'est-àdire le foyer de la plus nombreuse race chrétienne de l'univers, dans la déplorable confusion établie entre la vérité catholique et les entreprises de la Papauté contre la souveraineté nationale. Le Concile de Trente est venu. Avec l'aide des Jésuites, il a sauvé, réparé, purifié, consolidé le reste de l'Église, cette moitié de la chrétienté qui était encore restée entre les mains de l'Église. Mais il n'a rien reconquis, pas un pouce de terrain, et peut-être pas une âme. Le catholicisme est resté pendant deux

(1) « Je vous engage beaucoup, écrit-il à M^' Dupanloup, à ne pas permettre à la question de l'infaillibilité, quelque souveraine qu'elle soit, de l'emporter dans votre esprit sur celle du Syllabus ou des relations de la société moderne avec l'Église... Comment cette question de l'infaillibilité, à laquelle versonne ne songeait, est-elle devenue prédominante? » Octobre

LETTRE A M. ADOLPHE DECHAMPS. 433

siècles dans le statu quo^ non sans honneur assurément et sans grandeur, mais sans la vigueur ou la fécondité d'autrefois, et au milieu de mille abus et de mille scandales impossibles à nier.

Or Montalembert redoute qu'un semblable déchirement se produise, si la papauté s'obstine à repousser et à maudire les revendications légitimes des peuples modernes :

Lorsque le Concile aura érigé en articles de foi le système politique et social qui ressort des actes de Pie IX, ce que je "vous signalais plus haut ne peut pas manquer d'arriver. L'Église perdra graduellement la moitié de ce qui lui reste. La séparation se fera sans bruit, sans guerre, sans une goutte de sang versé, même sans abjurations nationales ou individuelles! Elle se fera non par pays, par royaumes comme autrefois, mais par classes, par catégories, par couches sociales. L'Église gardera partout beaucoup de femmes et d'enfants; dans les populations rurales, une minorité de plus en plus décroissante; dans les classes dirigeantes, une rare élite d'âmes ferventes, capables d'aller au delà du martyre pour rester fidèles à l'enseignement de l'Église. Mais elle perdra nécessairement et en masse ces classes dirigeantes; toute la bourgeoisie qui revenait à elle peu à peu ; tous les hommes actifs, intelligents, laborieux ; tous ceux enfin qui voudront user des libertés nécessaires et compter pour cpioi que ce soit dans leur pays ou dans leur village.... (1)

Les inquiétudes de Montalembert étaient assurément excessives. Qui pourrait dire cependant jusqu'à quel point la guerre de 1870 a amorti les passions religieuses et empêché les funestes conséquences qu'il redoutait? En tout cas, l'amour seul de l'Église et des âmes inspirait ses craintes et justifie son opposition pendant le Concile. S'il n'eût pas, en dépit des étreintes et des défaillances de la maladie, combattu de toutes ses forces des desseins qu'il jugeait funestes à l'Église, il eût pour la première fois de sa vie manqué à sa conscience : « Je tiens, écrivait-il à l'évêque d'Orléans, qu'il faut servir la vérité ou ce qu'on tient pour elle contre vents et marées. Telles ont été les allures de toute ma vie ; je suis trop vieux pour en changer. »

(1) A M. Ad. Dechamps, 2 octobre 1869.

Mais, hélas! Comment combattre? gémit-il avec angoisse. Les forces m'abandonnent progressivement. « Je ne travaille plus comme autrefois le jour et la nuit. Quand j'ai été successivement pansé, repansé, voiture, pâturé, abreuvé, assoupi et réassoupi, comme un animal ruminant, pendant 23 heures sur 24, il me reste une heure au plus (et encore pas tous les jours, il s'en faut), que je consacre quelquefois à jeter sur le papier quelques étincelles du feu intérieur qui brûle encore en moi. Mais avec cela, on ne va pas loin. (1) »

Ne pouvant combattre lui-même, il pousse du moins ses amis à la lutte. Avec quelle chaleur, avec quelles supplications éloquentes, il leur demande de parler et d'agir ! Eh quoi ! nos adversaires remplissent le monde de leurs projets funestes! Ils se préparent à nous bâillonner, à nous étouffer, et vous vous taisez! Vous n'osez dire tout haut ce que nous souffrons depuis si longtemps, ce que nous attendons des grandes assises de la chrétienté qui vont bientôt s'ouvrir!

Ah! écrit-il à Foisset qui achève en ce moment sa Vie de Lacordaire ahl si j'étais à votre place, de quel cri de douleur ne ferais-je pas retentir le ciel et la terre, en présentant au monde le spectacle des périls et des bassesses où l'on nous a précipités. Tel que je suis, et sans aucun titre ou aucune occasion spéciale pour m'adresser au public, il ne faut rien moins que l'impossibilité matérielle qui résulte de l'aggravation récente de mon mal pour m'imposer silence. Mais vous qui êtes plein de vie et de force! vous que rien ne devrait arrêter ou intimider ici-bas! vous à qui nul ne peut objecter un dépit d'amour-propre, une révolte de l'orgueil ou de l'ambition trompée... (2)

C'est surtout M^^ Dupanloup que, depuis longtemps et plus que les autres, Montalembert presse d'entrer en lice, d'écrire un livre, une brochure sur les besoins de la société moderne :

(1) A Aug. Cochin, 14 novembre 1868.

(2) A M. Foisset, 31 mai 1869.

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