ESPAGNE ET LIBERTE
l'action sans calcul, sans aucune préoccupation du succès et surtout sans aucune pensée d'être ou de devenir « inattaquable », voilà ma vie. Vous me tracez un programme qui est l'antipode de ma nature, qui peut et doit être excellent pour d'autres, mais qui me réduirait au néant : « Ne pas écrire ce qui me réjouirait le plus, me contenir, me défendre de mes impressions les plus vives, etc. »
Je n'ai jamais rien valu et ne vaudrai jamais rien que par l'épanchement public de mon âme, le jet vigoureux et spontané de ma pensée. Je n'ai jamais eu qu'une seule tactique; aller au feu tout simplement, toutes les fois que je l'ai du et que je l'ai pu...
... Réduit au rang de simple publiciste, je n'ai plus qu'un devoir et qu'un besoin : celui de parler quand ma conscience m'y excite ; de servir la vérité en la disant le plus haut que je puis; de chercher la lumière et de la répandre de mon mieux. Cela a déplu et cela déplaira toujours à beaucoup de gens, surtout parmi les catholiques. Nous leur avions fait violence de 1830 à 4850 : ils sont rentrés dans les habitudes de muets du sérail que leur ont fait contracter trois cents ans d'alliance intime entre le pouvoir absolu et l'Église. Je n'en puis mais; mais je n'^ai jamais été et je ne veux en aucune façon me mettre à leur niveau pendant les quelques jours qui me restent à passer ici-bas. Mieux aurait valu mille fois tomber dans l'idiotisme que de retrouver toutes mes facultés pour végéter dans un lâche silence ou une inaction calculée. (1)
Cependant une grave révolution vient d'éclater en Espagne. Après trente-cinq ans de règne, la reine Isabelle II, en raison de ses tendances absolutistes, a été renversée du trône, proscrite et remplacée par un gouvernement insurrectionnel. Montalembert a suivi de près ces événements, et dans les intervalles de paix que lui laisse la maladie^ il entreprend d'en dégager les importantes leçons. Après avoir retracé dans un tableau plein de vie et de couleur le glorieux passé de l'Espagne au moyen âge, il montre que sa décadence a commencé le jour où l'Église est devenue, sous Charles-Quint et Philippe II, l'instrument et le complice du despotisme. Montalembert n'est pas de ceux qui essaient de réhabiliter l'Inquisition ; il en flétrit énergiquement les excès et lui reproche d'avoir créé, dans les deux mondes, pour l'impiété, pour la haine et le discrédit du catholicisme, un aliment inépuisable. « Il n'y a pas dans l'histoire du monde, dit-il, un second exemple d'un grand pays ainsi ruiné, ainsi abattu, ainsi déchu, sans que
(1) A M. de Falloux, 24 mai 1868.
la guerre étrangère ou la guerre civile y soient pour rien, mais par le seul et simple effet des institutions dont il est la proie. » Faut-il rendre le catholicisme responsable de cette décadence? Ce serait un blasphème et une absurdité. La foi religieuse du peuple espagnol a fait sa grandeur au moyen âge ; mais il est trop vrai, et il faut avoir le courage de le dire, que Talliance trop intime de l'Église avec la monarchie absolue, sous la maison d'Autriche et depuis, n'a pas été étrangère à la catastrophe la plus triste et la plus étrange des temps modernes.
Montalembert arrive à la révolution qui vient de s'accomplir ; il examine les causes et les conséquences de la chute d'Isabelle. Le gouvernement provisoire vient de proclamer toutes les libertés nécessaires, entre autres la liberté des cultes. Sur quoi, certains catholiques s'écrient : tout est perdu. — Non, tout n'est pas perdu, répond Montalembert, et il répète ce qu'il a déjà affirmé au Congrès de Malines, ce qui est resté malgré tout son opinion inébranlable, à savoir qu'il n'est plus donné à personne d'arracher du monde moderne le principe de la liberté de conscience et qu'il est indispensable aux catholiques de l'accepter et de s'y accommoder.
Cela dit, il se retourne vers les ministres espagnols, qui, après avoir ainsi proclamé bruyamment la liberté des cultes, se sont empressés de la violer en ordonnant la suppression des Jésuites et la confiscation de leurs biens. Montalembert élève contre cette tyrannie révolutionnaire une éloquente protestation. Il ne s'indigne pas moins vivement contre les démocrates français, qui au mépris de leurs déclarations réitérées sur la liberté de conscience, au mépris des croyances, des affections et des besoins de la majorité de leurs concitoyens, prodiguent aux persécuteurs espagnols des applaudissements passionnés. Ces pages vibrantes forment, pour ainsi dire, le cœur du travail de Montalembert; elles sont malheureusement plus actuelles que jamais. Nous n'en citerons que les dernières lignes :
Ce qui console, c'est la profonde inutilité de toutes ces violences, l'impuissance dérisoire et la confusion définitive de tous ces tyranneaux et