‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 201 sur 242 · DÉFENSE DES ORDRES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DÉFENSE DES ORDRES RELIGIEUX

de tous ces persécuteurs. Car l'expérience est là pour le prouver, on aura beau les chasser, les dépouiller et les proscrire, aujourd'hui en Espagne ou demain en France ; après demain les congrégations religieuses reviendront comme elles sont déjà revenues partout et toujours. Puisqu'elles sont aujourd'hui parmi nous plus nombreuses, plus ferventes, plus actives de beaucoup qu'elles ne l'étaient avant la Révolution française, et cela sans impulsion du pouvoir, sans protection, sans fracas, par la simple et naturelle évolution des choses, qui pourrait douter de l'avenir?... Si la Révolution française n'a pas réussi à détruire l'Eglise et ses institutions essentielles, vous, pygmées, vous n'y réussirez pas davantage!

C'est à la liberté que toutes ces violences et ces folies nuisent le plus; c'est à la démocratie, cette forme si naturelle, si simple et si légitime de la liberté moderne... Sachez-le bien, tant que ladémocratie française n'aura pas flétri et désavoué de tels hommes et de tels principes, elle méritera tous les affronts, tous les déboires qui ont déjà trop souvent fait de son histoire la risée à la fois des habiles et des simples de ce monde... La simple menace, mais la menace trop fondée de leur triomphe possible, suffit pour allumer toutes les paniques... Persécuteurs affichés de la conscience chrétienne, comme de toute religion révélée, c'est vous qui jetez les peuples sous le talon des autocrates, des conquérants à l'intérieur. Vous avez beau vous associer à la réprobation des âmes libérales contre les dixhuit brumaire et les deux décembre, vous faites sourire de pitié, car c'est vous qui rendez ces journées inévitables et ces dictatures triomphantes; c'est vous qui en êtes les précurseurs et les véritables auteurs, en condamnant les nations à l'affreuse alternative du despotisme ou du terrorisme sacrilège... Séparez-vous ouvertement de la liberté, comme la liberté se sépare de vous. Vous en êtes les vrais, les pires, les éternels ennemis.

Montalembert s'adresse ensuite aux catholiques; il s'adresse aux Jésuites, non pas à ceux de France et de Belgique auxquels il porte le plus tendre intérêt, mais aux Pères de la Civiltà cattolica. Par quelle étrange aberration, ces religieux, ayant un si pressant besoin de liberté, déclarent-ils chaque jour « qu'il n'y a pas de liberté moderne qui ne soit en elle-même une chose déréglée, pernicieuse et mortelle en ses effets; que la liberté, non pas la liberté absolue et illimitée, mais toute liberté en soi, est une peste, une peste spirituelle et bien plus funeste que la peste corporelle : le tout assaisonné de citations, de définitions et' dissertations théologiques, que l'on a parfaitement résumées, en bon français, ainsi qu'il suit : il n'y a pas de liberté saine, toute liberté

est une maladie ; il n'y a pas de liberté sage, toute liberté est un délire, etc. »

Ces déclarations sont au moins parfaitement maladroites, ajoute Montalembert; mais c'est précisément cette maladresse qui les excuse et qui les sauve. Ils savent sans doute ce qu'ils disent, mais ils ne savent certainement pas ce qu'ils font. S'ils avaient l'ombre de prévoyance, je ne dis pas de cette politique profonde et calculatrice que leur attribue le vulgaire, mais de ce bon sens qui sait simplement ouvrir les yeux sur ce qui se passe dans un monde où, après tout, on tient beaucoup à vivre et à prospérer, ils seraient les derniers à professer de telles doctrines et à se créer de tels antécédents. Le passé, un passé si rapproché, aurait pu et dû les éclairer, en attendant les leçons, les dangers, surtout les besoins d'un très prochain avenir. Si un seul Jésuite, tant soit peu accrédité à Rome, s'était exprimé de 1848 à 1850 comme la Civiltà de nos jours, on peut être bien sûr que pas un seul collège de Jésuites n'eût été ouvert en France, et, en outre, que pas un soldat français n'eût marché pour rétablir le pouvoir temporel à Rome. — Voilà pour le passé; et quant à l'avenir, sans se poser en prophète, on peut affirmer que plus d'un Jésuite des deux mondes versera des larmes amères, en retrouvant sur le chemin de la Compagnie les pages que leurs confrères romains viennent d'imprimer dans leur journal officiel...

En terminant, Montalembert signale aux catholiques les nuages menaçants qui s'amoncellent à l'horizon. Ce n'est pas seulement en Espagne et en France, c^est partout que l'esprit révolutionnaire reprend ses anciennes allures d'aversion et d'hostilité contre la religion. Ce qui se fait n'est encore rien auprès de ce qui se prépare. Les choses ont bien changé depuis 1848, et la responsabilité terrible de ce changement incombe pour une bonne part « aux publicistes et aux journalistes catholiques qui, en Espagne comme ailleurs, depuis la résurrection de l'empire napoléonien, n'ont pas cessé de proscrire et de renier, avec une opiniâtre étourderie, toute autre liberté que la leur, et de prêcher la renaissance du pouvoir absolu, au nom d'une théologie surannée et d'une histoire frelatée ».

Il est temps d'ouvrir les yeux et les oreilles. Si vous réclamez franchement, loyalement, la liberté pour tous, vous pourrez peut-ètrel'obtenirpour vous-mêmes. Si vous ne voulez pas du droit commun, si vous réclamez un droit primordial et privilégié, soyez sûr qu'on vous écoutera très volon-

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