INQUIETUDES SUR LE P. HYACINTHE
Quand il revient d'Angleterre au mois d'octobre, il exalte l'anglicanisme aux dépens du catholicisme (1). A Rome, malgré l'afïectueux accueil de Pie IX, le sol lui brûle les pieds comme à Luther, et dès qu'il est libre, il s'enfuit d'une traite jusqu'à Florence.
Que ne fait pas Montalembert pour calmer l'irritation du malheureux Père? Pendant toute cette année 1869, alors qu'il ne cesse de pousser à l'action ses amis du Correspondant, il engage au contraire le P. Hyacinthe au silence et à la soumission. Au milieu de ses crises les plus douloureuses, il le reçoit et lui adresse de tendres et paternelles exhortations. « Nuit d'insomnie, agitée, au sujet du P. Hyacinthe, dit-il le 27 juin... Je lui écris pour le prier de venir me voir... Ce grand orateur m'effraye toujours par son penchant vers le protestantisme. J'épuise le peu de forces qui me restent à lui démontrer que, s'il cédait jamais à ses tentations quant à cela, il tomberait au-dessous de Lamennais. » — « Je l'ai vu plus que personne, écrit-il à Foisset, et même quand je ne voyais plus personne, au plus fort de mes crises quasi mortelles. Je me suis consumé en efforts et en exhortations pour lui faire comprendre la nécessité de ne faire la guerre au pharisaïsme qu'en restant sur le terrain légal et orthodoxe... En quittant Paris, je l'avais recommandé expressément à l'évêque d'Orléans, si bon maître en fait de traitement des âmes, quand il s'en occupe sérieusement. Mais je crois que le pauvre Père n'a pas plus voulu aller à Orléans qu'il n'a voulu venir ici, où j'espérais l'attirer et l'entreprendre à fond, autant que le comporte ma faiblesse chaque jour croissante. »
Cependant Montalembert ne jugeait pas le danger si rapproché. Le 21 septembre, le général Ghangarnier arriva à la Roche et lui remit un numéro du Temps qui contenait une lettre du P. Hyacinthe. Il déclarait qu'il quittait son couvent.
(1) Journal du 23 janvier 1869. « Visite du pauvre cher P. Hyacinthe. Il m'effraie par les conséquences qu'il tire de l'abus révoltant qu'on fait de l'infaillibilité. Il ne craint pas de manifester ses préférences pour le protestantisme, tel qu'il vient de le voir en Angleterre, et je tremble qu'il ne finisse par là. »
devenu pour lui une prison de l'âme; il protestait contre les abus de l'ultramontanisme, en appelait au Concile pour remédier à une situation intolérable et ajoutait ces graves paroles : « Si des craintes que je ne veux point partager venaient à se réaliser, si l'auguste assemblée n'avait pas plus de liberté dans ses délibérations qu'elle n'en a déjà dans sa préparation ; si, en un mot, elle était privée des caractères essentiels à un concile œcuménique, je crierais vers Dieu et vers les hommes pour en réclamer un autre véritablement réuni dans le Saint-Esprit, non dans l'esprit des partis; représentant réellement l'Église universelle, non le silence des uns et l'oppression des autres. »
Montalembert est bouleversé « de cette catastrophe, de cette défection, de cette faute inexcusable et irréparable ». Pendant plusieurs jours il demeure en proie à une fièvre intense accompagnée de frissons. Devant ses yeux se dresse le spectre de Lamennais. Est-ce donc comme lui que doit finir l'homme, à qui son amitié promettait jadis les destinées de Lacordaire, l'homme qui, hier encore, jouissait dans l'Église de France d'une renommée sans égale? Les nombreux amis du P. Hyacinthe ne sont pas moins désespérés. Tous disent à Montalembert comme M^' Dechamps, archevêque de Malines : « Votre voix trouvera mieux que toute autre le chemin de son cœur. Aidez tous ceux qui prient d'une parole à cette âme. Quelque chose me fait espérer que vous la lui avez déjà donnée. »
Il l'avait donnée en effet, et sa lettre au P. Hyacinthe demeure, comme on l'a dit justement, « un des cris les plus pathétiques qui soient sortis du cœur humain » (1). Elle mérite d'être citée tout entière :
(l) Emile OUivier, UÉglise et l'État au Concile du Vatican, I, p. 454. Tout en gardant copie de celte lettre, Montalembert avait pris ses précautions pour qu'elle ne fût pas connue du public. Mais, au mois de janvier 1876, le P. Hyacinthe, devenu M. H. Loyson, ayant sans autorisation préalable publié dans la Revue suisse la brochure Espagne et liberté, dont il avait eu la copie en sa possession, les héritiers de Montalembert le citèrent en justice. Au cours du procès, M. Loyson, pour attester ses relations intimes avec Montalembert, livra au public les premières lettres qu'il avait reçues de son ami. Dès lors, la famille crut pouvoir communiquer aussi les dernières lettres que M. Loyson n'avouait pas, parce qu'elles contenaient un désaveu accablant de sa conduite.