DESACCORD AVEC LE CORRESPONDANT
... N'insistez pas, cher ami, écrit M. de Falloux, je vous en supplie à mains jointes, pour que je vous donne acte d'une séparation contre laquelle je proteste plus que qui que ce soit, contre laquelle se révolte tout mon cœur, toute ma fidélité depuis trente ans et tout ce qui peut nous rester encore d'action commune, de services communs dans un avenir que la Providence semble moins que jamais nous interdire d'espérer... Si vous avezquelque chose à nous pardonner, cher ami, pardonnez-nous. Nous ne pouvons pas en être absolument indignes, et vous n'en êtes pas incapable. Si nous avons eu des torts, ils sont ceux de notre esprit, non ceux de notre affection. Supprimez-les par générosité, ou ajournez-les par pure complaisance jusqu'à des temps meilleurs... Non, non, cher ami, ne nous séparons pas, serrons-nous au contraire plus étroitement que jamais sous les plis de notre vieux drapeau et embrassons-nous; ou si vous ne voulez pas m'embrasser aujourd'hui, laissez-moi vous embrasser bon gré mal gré avec la plus tendre, la plus confiante et la plus inaltérable affection.
Montalembert accepta que sa démission ne fût pas rendue publique, mais il la maintint obstinément. « Je suis et je veux rester votre ami, répondit-il, mais c'en est fait de notre action commune. Désormais je ne connais plus le Correspondant. » Le temps et la réflexion auraient certainement calmé l'irritation excessive de Montalembert; mais ses jours étaient comptés. A la suite de ces dissensions pénibles, une crise aigûe de son mal faillit l'emporter. « La douleur que j'en ai éprouvée, écrit-il, a cruellement aggravé mon état, en me révélant des profondeurs d'amertume et d'humiliation dont je ne me doutais pas encore dans l'abîme où je suis tombé... Mon Dieu! mon Dieu! quand donc mettrez-vous un terme à cette si longue épreuve ? Je veux tout! J'accepte tout!... Je vous fais un sacrifice de tout, et j'unis ce sacrifice à celui de Jésus-Christ, mon divin Sauveur... »
A quelque temps de là, eut lieu la première communion de sa plus jeune fille. Ce fut pour lui une nouvelle douleur de n'y pouvoir assister. « Dès sept heures du matin, écrit-il, à travers le crépuscule artificiel de ma chambre de malade, je vois pénétrer notre chère Thérèse dans son costume de première communiante. Elle est charmante et touchante. Elle part bientôt pour Sainte-Clotilde avec Anna, Elisabeth et Madeleine . Cest la seule de mes enfants dont je n'aurai pas vu lapre-
mièi^e communion... Je n'essaie pas de dire un mot de tout ce que j'éprouve à ce sujet, ni de mes propres souvenirs du 9 mai 1822. C'est ce jour-là que j'ai désiré pour la première fois et si sincèrement mourir : dissolvi et esse cum Christo! Pourquoi n'ai-je pas été exaucé? (1) »
Montalembert devait, avant de mourir, subir une épreuve plus douloureuse encore. En 1864, il assistait par hasard aux vêpres de la Madeleine; un religieux qu'il ne connaissait pas, un Carme déchaussé était en chaire. Frappé de son éloquence, Montalembert demanda son nom ; on lui dit qu'il s'appelait le P. Hyacinthe; il voulut le voir, le trouva très séduisant, très libéral, et le recommanda chaudement à l'archevêque de Paris. Personne n'applaudit plus que Montalembert aux triomphes oratoires du P. Hyacinthe à Notre-Dame; il sentait de jour en jour grandir son affection pour ce jeune moine qui lui rappelait Lacordaire et réveillait l'enthousiasme de la jeunesse catholique. Il l'encourageait, le défendait contre ses détracteurs et s'indignait contre ceux qui dénonçaient à Rome ses hardiesses et ses tendances. Telle devint bientôt leur amitié que Montalembert désigna le P. Hyacinthe comme l'un de ses exécuteurs testamentaires, en ce qui concernait ses papiers et ses livres ; il lui légua aussi le chapelet du P. Lacordaire, qui contenait une précieuse relique dans chacun de ses grains.
Cependant l'attitude du P. Hyacinthe aux approches du Concile, ne tarde pas à inquiéter Montalembert. Bien qu'il soit lui-même très excité contre l'école de V Univers et les tendances absolutistes de Rome, il entend nester dans les limites d'une opposition trop hardie peut-être, mais permise et toujours filiale. Le langage du P. Hyacinthe au contraire ne garde aucune mesure. On sent passer à travers ses lettres comme le souffle d'une révolte prochaine.
(1) Journal, 29 avril 1869.