‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 206 sur 242 · LETTRE AU P. HYACINTHE · texte numérisé non relu

LETTRE AU P. HYACINTHE

chrétiennes, alors vous pourrez désarmer non seulement l'acharnement de vos trop heureux adversaires, mais encore le désespoir de vos amis et admirateurs, et avec l'aide du temps et des événements, vous remonterez peut-être dans la chaire où vous aviez encore tant de conquêtes à laire^ et qui est la seule tribune où vous puissiez parler avec honneur, je dirai même avec décence. Mais si vous avez le malheur de céder aux invitations, aux provocations, dont les libres penseurs et les protestants surtout vont vous assaillir; si vous entreprenez de vous justifier en attaquant de plus en plus l'Église votre mère; si vous devenez un orateur de réunions profanes et vulgaires, vous tomberez dans le néant, au-dessous de Lamennais lui-même, qui a au moins fini par se retrancher dans le silence, et tandis que vos amis comme moi, ne pourront que pleurer en silence sur votre déchéance, vous deviendrez le jouet d'une publicité sans entrailles et sans frein, ludibrium vulgi, comme ces gladiateurs captifs exploités et déshonorés, malgré leur noblesse naturelle, par les caprices de la foule obscène des païens.

Vous le voyez, je vous parle sans détour, sans précaution, sans réserve; je ne vous parle pas en chrétien, en confesseur, en docteur. Je n'en aurais pas plus le droit que l'envie. Je vous parle uniquement en ami, en homme du monde, en vieux libéral, en vieux soldat amoureux de la lutte, de l'honneur, de la gloire et de la vôtre, non moins et peut-être plus que de la sienne. Écoutez, je vous en conjure, cette voix qui ne vous a jamais trompé, jamais trahi, jamais flatté, et qui vous indique aujourd'hui votre dernière chance de salut.

Laissez-moi vous donner encore une dernière preuve de cette afifection dont vous n'avez évidemment jamais mesuré la profondeur, ni compris l'intensité. Mon âge me donne à la fois la triste expérience des nécessités de la vie et le droit de prendre avec vous une liberté devant laquelle d'autres reculeraient peut-être. Vous devez être sans ressources matérielles, et cette pénurie ne peut qu'aggraver les difficultés inexprimables de votre situation. Eh bien! je vous en supplie, confiez-moi vos embarras, et pour en sortir, ne vous adressez qu'à moi et à ceux qui, comme moi, sont avant tout les amis de votre passé. Je ne suis pas opulent, mais j'ai une grande aisance, et jamais je n'aurai fait du superflu que Dieu m'a accordé un usage plus doux à mon cœur.

C'est ce cœur et lui seul qui a dicté cette lettre. Pardonnez à ce cœur blessé, meurtri, profondément troublé par vous; pardonnez l'âpre franchise de mon langage. Sachez reconnaître cette « colère de l'amour », dont parle M. de Maistre. Surtout plaignez-moi de cette épreuve dont vous êtes l'auteur, épreuve ajoutée à tant d'autres, et d'autant plus cruelle qu'elle tombe sur moi au moment où vient de m' être arrachée cette chère sœur Saint-Marcellin, que vous avez vue cnez moi et dont les soins incomparables, prodigués depuis plus de trois ans, avaient un peu adouci mon triste sort (1). Mais, certes, de toutes les peines qui pouvaient m'être

(1) Le départ de la sœur Saint-Marcellin lui causa une peine profonde. Il écri-

encore infligées avant ma fin, aucune ne saurait dépasser ni même égaler la cuisante amertume que vous me vaudriez, si je vous voyais poursuivre la voie fatale où vous êtes entré, et sortir misérablement de cette Église que vous êtes fait pour servir, pour affranchir, pour honorer mieux que tous vos contemporains. Je m'arrête, après en avoir dit beaucoup trop pour ce qu'il nous reste, à moi de force, à vous peut-être de patience. Je vous embrasse encore avec une triste, mais invincible affection.

Le P. Hyacinthe ne comprit pas ce langage inspiré par l'amour passionné de son àme. Il répondit qu'il plaçait la voix de sa conscience bien au-dessus de la voix de l'amitié. Loin de quitter l'Église, il s'était sacrifié tout entier pour elle. Cependant il priait Montalembert de lui pardonner la plaie qu'il venait dé lui faire, en songeant à celle non moins profonde et non moins cuisante qu'il s'était faite à lui-même. Montalembert biffa silencieusement de son testament le nom du P. Hyacinthe ; il lui reprit le chapelet du P. Lacordaire, relique vénérée dont il ne le jugeait plus digne, mais il lui garda au fond du cœur, pendant les quelques mois qui lui restaient à vivre, une affection fidèle. Son rêve était de le retenir, de l'empêcher de rouler jusqu'au fond de l'a bîme et de le replacer, après quelques années de silence et de repentir, dans la haute situation d'où il venait de déchoir.

Ce n'est pas l'orgueil qui l'a perdu, écrivait-il, mais bien un zèle trop ardent, trop imprudent pour la justice et la vérité, joint à une rare ihexpérience des hommes et des choses de ce monde. L'événement a prouvé qu'il n'avait pris d'ailleurs jamais suffisamment à cœur les devoirs et les pratiques de la sainte profession où il était entré avec une légèreté trop fréquente parmi nous.

vait à Mk"" Dupanloup à ce sujet : « ... J'ai été ému jusqu'au fin fond du reste de mon cœur lorsque j'ai découvert que moi, pauvre vieux, usé et blanchi par tant d'épreuves, encore plus malade de cœur que de corps, n'ayant plus même ce rayon éphémère de célébrité qui pouvait naguère éblouir ou séduire des esprits légers, j'inspirais une si infatigable tendresse, une si vigilante sollicitude à cette étrangère, à cette petite bourgeoise de Paris, transformée par un miracle de la vraie religion en une héroïne d'abnégation, de constance et de charité. J'en ai été ému et reconnaissant envers Dieu plus que je ne puis dire. J'en demeure encore tout pénétré d'une admiration attendrie et aussi d'une joie retrempée par ma reconnaissance même en la religion qui sait enfanter de telles merveilles. » 7 août 1869.

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