L'EMPIRE LIBERAL
religieux, résumé des aspirations de sa vie, œuvre inachevée, informe, fiévreuse, où brillent çà et là quelques beautés. Il y raconte, entre autres, ses impressions à la lecture de la Vie de Jésus par Renan, le trouble et Findignation qui s'emparent de lui en parcourant ces pages « d'une érudition frelatée », offensantes pour son cœur et son intelligence. Tout à coup, au fond de la grande allée où il est assis, il lui semble voir se dresser « l'image, l'ombre de mon Sauveur, de mon Seigneur, de mon Jésus... 11 est là devant moi, dit- il, plus vivant, plus nécessaire, plus adorable que jamais. » Longtemps il contemple cette apparition saisissante, puis il s'écrie tout débordant de foi et d'amour : « Un jour j'ai vu frémir une grande assemblée parce que j'avais dit avec un certain accent : IJ Église est une mère! En ce moment, je voudrais dire au monde entier réuni : Ce Jésus travesti, diffamé, ce Jésus est notre père, et qui plus est, ce Jésus est notre Dieu. . . ! »
Ce fut le 13 janvier 1870, par un temps affreux entremêlé de tonnerre et de rafales de neige, que Montalembert quitta la Roche en Rreny avec le triste désir de n'y plus revenir. En arrivant à Paris, il trouva l'Empire transformé et le parti libéral au pouvoir : ce devait être sa dernière joie.
Il éprouvait en effet une joie profonde de voir s'effondrer peu à peu le régime absolutiste, et nul n'avait applaudi plus chaleureusement aux coups vigoureux que, depuis cinq ans, Importait l'opposition. Sans doute tout n'était pas pur dans cette opposition, et l'avenir apparaissait gros de dangers. Le parti révolutionnaire, en même temps qu'il attaquait l'Empire, entreprenait contre Dieu et son Église une guerre acharnée. Que de fois Montalembert avait annoncé la réaction violente que nous subissons encore ! « Après avoir arraché la liberté aux valets et aux fripons du second Empire, disait-il, il faudra bientôt la défendre contre les énergumènes de la démagogie... Eh bien, nos successeurs batailleront comme
nous l'avons fait de 1848 à 1850. Tout vaut mieux que l'assoupissement honteux dans lequel la France languit depuis dixhuit ans. »
Les élections au Corps législatif avaient eu lieu le 23 mai 1869. Montalembert était trop malade pour se présenter. Dans le Doubs, les Francs-Comtois^ qui a deux reprises lui avaient préféré un chambellan muet, remplacèrent cette fois le chambellan par un socialiste bègue. Le D^ Ordinaire battit le marquis de Conegliano. Alïranchi désormais pour lui-même de toute ambition personnelle, Montalembert s'occupa davantage de ses amis. Avec quel affectueux intérêt il suivit dans leur campagne électorale, MM. Cochin, de Broglie et deFalloux, malgré les dissentiments qui venaient de s'élever entre eux ! M. de Meaux, son gendre, devait se présenter dans la Loire. Au moment où il allait partir, Montalembert le fit venir près de son lit : « Je ne sais trop, lui dit-il, quels sont les droits d'un beau-père sur son gendre ; mais autant -que j'ai sur vous autorité, je vous défends, quoi que ce soit que vous appreniez sur ma santé, d'interrompre votre campagne et de revenir près de moi avant les élections. » Il dit aussi à M"® de Meaux, sa fille : « Si j'avais à choisir entre ma guérison et l'élection de votre mari, je choisirais son élection. >>
Hélas! M. de Meaux ne fut pas élu, et Montalembert en éprouva « une douleur très vive ». MM. de Broglie, de Falloux et Cochin échouèrent pareillement. On sait que ce dernier se portait à Paris contre Jules Ferry. Au cours d'une réunion électorale, un citoyen s'avisa de lui demander : Que pensezvous du Syllabus? La question fut répétée dix fois, vingt fois, avec la persistance d'un refrain. « Je crois bien, disait avec raison M. Cochin, que le Syllabus sera le fusil à aiguille qui tuera ma candidature. »
Cependant les choses allèrent plus vite que Montalembert n'eût osé l'espérer. Le 8 septembre 1869, un sénatus-consulte modifia profondément la Constitution impériale. Le Corps législatif, délivré de toute entrave, recouvrait les privilèges du régime parlementaire; le Sénat devenait une véritable Chambre des pairs; les ministres pouvaient dé-