‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 210 sur 242 · LETTRE DE DOLLINGER · texte numérisé non relu

LETTRE DE DOLLINGER

VOUS qui êtes incontestablement le premier homme de l'Église d'Allemagne, comment pourrez-vous décliner la mission de la détendre et de la représenter dans cette crise formidable? Dieu vous a conféré un bienfait dont vous ne saurez jamais le prix, en vous accordant non pas seulement une longue vie, ce qui est bien peu de chose, mais une vieillesse sans infirmités. Vous lui devez en retour de consacrer ce don inestimable à la gloire de son Église et à la défense de la vérité... (1)

Newman, très touché de l'offre de M*^' Dupanloup, refusa pour des raisons qu'il n'indiqua point, mais qui se devinent. Il eût cru faire injure aux évêques et à l'Église catholique d'Angleterre, si, n'étant pas appelé par eux, il se fût présenté au Concile à la suite d'un évêque étranger. Quant à Dôllinger, il ne cacha pas les motifs de son refus ; sa réponse respire une défiance de Rome incurable et un orgueil profond qui laisse déjà prévoir la révolte fatale.

Si j'étais laïque comme vous, je crois que j'irais à Rome, que je tâcherais de m'insinuer dans la confiance et les bonnes grâces des évêques et de leur persuader ce que la vérité et le salut de l'Église demar/ident d'eux. Mais je suis prêtre, simple prêtre, ni plus ni moins que les caudataires qui y portent la queue du manteau des cardinaux. Vouô savez ce que c'est qu'un prêtreséculier à Rome, tout ce qu'il y a de plus obscur, de plus insignifiant. Qui est-ce qui s'y soucierait de ce que je pense? Si j'ouvrais la bouche sur les matières dont le Concile s'occupe, tout le monde me trouverait ridicule, arrogant, importun. Je ne parle pas en l'air. Experto crede Ruperto. En 1857, je me fis présenter par le Père Theiner à un cardinal qu'il m'avait vanté comme le meilleur ou même le seul théologien du Sacré-Collège; l'audience fut bien courte, il me regarda de haut en bas, me fit un signe de tête et me congédia. Il semblait tout étonné de l'insolence de cet insecte théologique de s'introduire chez un cardinal. Et ce n'est pas la seule expérience de ce genre que j'aie faite lors de mon séjour à Rome; il s'en faut beaucoup. Et puis le péché originel, aux yeux d'un prélat italien, d'être Allemand! Savez-vous que pendant les cinq semaines de mon séjour à Rome, pas un seul homme ne m'a adressé une question, à commencer du pape !

Et puis notez qu'en 1857 je passais encore pour innocent; mais, depuis ce temps-là les Jésuites de Rome ont souillé et condamné tout ce que j'ai écrit, à commencer par mon ouvrage sur le paganisme. Le pape ne voit et n'entend que par eux ; ils sont tout-puissants à Rome; je suis l'objet de leur haine implacable... Vous me direz : il faut savoir se sacrifier et se laisser abreuver d'amertumes pour remplir un devoir sacré.

(1) Au professeur Dôllinger, 7 novembre 1869.

Sans doute, mais alors il faut qu'il y ait une espérance raisonnable de pouvoir faire du bien. Et moi je n'ai pas une étincelle de cette espérance. Vous ne pouvez pas connaître l'esprit hiérarchique comme je le connais, moi. Quand on est prêtre et qu'on n'a pas la mission d'office, il faut se taire. Par exemple, depuis quinze ans, je n'ai pas eu une seule occasion de donner un avis, un conseil, à l'archevêque de Munich. On ne m'a jamais demandé mon opinion. Qu'irais-je donc faire à Rome? Il est vrai que, pendant les débats du Concile, j'y pourrais étudier les antiquités, mais je suis trop vieux pour cela... (l)

riontalembert continue ainsi pendant les derniers mois de cette année si douloureuse pour lui de manifester une activité extraordinaire. En même temps que sa correspondance s'en va d'un bout du monde à l'autre encourager les combattants et secouer les endormis (2), il met sur le chantier de nouveaux travaux. C'est alors, pour répondre aux insinuations malveillantes de Taxile Delord, qu'il rédige sous forme de Lettre à M, Daru, un récit détaillé des événements qui ont précédé et suivi le Deux Décembre. C'est alors aussi qu'il écrit une préface vibrante au Testament du Père Lacordaire. Ne dirait-on pas qu'impuissant à réveiller les vivants, il voudrait faire sortir de son tombeau le grand moine du xix® siècle et le lancer dans la bataille? « Pauvre et décrépit débris d'un passé où l'avenir saura bien distinguer l'ombre et la lumière, que ne puis-je faire vibrer encore un écho de ces voix célestes, et offrir ainsi aux âmes troublées ou attristées par les misères de notre temps, comme de tous les temps, les exemples et les souvenirs qui ne cessent de me consoler moi-même et de m'élever vers un monde, meilleur! »

Enfin, Montalembert prépare son Testament politique et

(1) Le professeur Dôllinger à Montalembert, 23 novembre 1869.

(2) • Je passe tout mon petit temps de loisir et de liberté à dicter ou à écrire des lettres qui n'intéressent plus personne, mais qui servent à épancher, au moins partiellement, le flot d'idées et de passions politiques et religieuses dont je suis toujours inondé. » Journal, 9 août 1869 — Il nous est doux d'insérer ces autres lignes datées du 27 novembre : « Je passe mes bonnes heures à lire Notre-Dame de Lourdes^ par Henri Lasserre, et suis étonné de l'intérêt que m'inspire ce récit, que j'avais entamé avec beaucoup de préjugés contraires. C'est aussi ce qu'a éprouvé le P. Gratry, d'après ce qu'il m'écrit. »

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