‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 214 sur 242 · LETTRE A M. LALLEMAND · texte numérisé non relu

LETTRE A M. LALLEMAND

collègue et ami, le comte Daru, se moquait l'autre jour, en répondant à M. Rouland et en lui disant : Vous vous trom'pez de siècle ! C'était uniquement l'intervention oppressive ou tracassière du pouvoir temporel dans les intérêts spirituels, intervention qu'une portion de notre ancien et illustre clergé de France avait quelquefois trop facilement acceptée,..

Mais qu'est-ce qui pouvait nous faire soupçonner, en 18i7, que le pontificat libéral de Pie IX, acclamé par tous les libéraux des deux mondes, deviendrait le pontificat représenté et personnifié par VUnivers et la Civiltà? Au milieu des cris unanimes que poussait alors le clergé en faveur de la liberté comme en Belgique^ de la liberté en tout et pour tous, qu'est-ce qui pouvait nous faire deviner l'incroyable volte-face de presque tout ce même clergé en 1852? Qui est-ce qui pouvait prévoir l'enthousiasme de la plupart des docteurs ultramontains pour la renaissance du césarisme, les harangues de M-"* Parisis, les mandements de M^' de Salinis, et surtout le triomphe permanent de ces théologiens laïcs de l'absolutisme, qui ont commencé par faire litière de toutes nos libertés, de tous nos principes, de toutes nos idées d'autrefois, devant Napoléon III, pour venir ensuite immoler la justice et la vérité, la raison et l'histoire, en holocauste à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican?

Que si ce mot d'idole \o\is semble trop fort, veuillez vous en prendre à ce que m'écrivait, dès le 10 septembre 1833, M"*" Sibour, archevêque de Paris :

« La nouvelle école ultramontaine nous mène à une double idolâtrie : idolâtrie du pouvoir temporel et idolâtrie du pouvoir spirituel. Quand vous avez fait autrefois comme nous, monsieur le comte, profession éclatante d'ultramontanisme, vous n'entendiez pas les choses ainsi. Nous défendions contre les prétentions et les empiétements du pouvoir temporel, l'indépendance du pouvoir spirituel, mais nous respections la constitution de l'État et la constitution de l'Église. Nous ne faisions pas disparaître tout pouvoir intermédiaire, toute hiérarchie, toute discussion raisonnable, toute résistance légitime, toute individualité, toute spontanéité. Le Pape et l'Empereur n'étaient pas l'un toute l'Église et l'autre tout l'État.

Sans doute, il y a des temps où le Pape peut s'élever au-dessus de toutes les règles, qui ne sont que pour les temps ordinaires, où son pouvoir est aussi étendu que les nécessités de l'Église... Les ultramontains anciens en tenaient compte ; mais ils ne faisaient pas de l'exception la règle. Les nouveaux ultramontains ont poussé tout à l'extrême et ont raisonné à outrance contre toutes les libertés, celles de l'État comme celles de l'Église.

(c Si de pareils systèmes n'étaient pas de nature à compromettre les plus graves intérêts de la religion dans le présent et surtout dans l'avenir, on pourrait se contenter de les mépriser; mais quand on a le pressentiment des maux qu'ils nous préparent, il est difficile de se taire et de se résigner. Vous avez donc bien fait, monsieur le comte, de les stigmatiser. (1) »

(1) Montalembert aurait pu ajouter au témoignage de l'archevêque dePa-

Voilà, Monsieur, comment s'exprimait, il y a dix-sept ans, le pasteur du plus vaste diocèse de la chrétienté, en me félicitant d'une de mes premières protestations contre l'esprit que je n'ai cessé de combattre depuis lors. — Car, ce n'est pas aujourd'hui, c'est dès 1852 que j'ai commencé à lutter contre les détestables aberrations politiques et religieuses qui se résument dans l'ultramontanisme contemporain.

Voilà donc, tracée par la plume d'un archevêque de Paris, l'exphcatioii du mystère qui vous préoccupe et du contraste que vous signalez entre mon ultramontanisme de 1847 et mon gallicanisme de 1870.

C'est pourquoi, sans pouvoir ni vouloir entrer dans la discussion de la question qui va se décider au Concile, je salue avec la plus reconnaissante admiration^ d'abord le grand et généreux évêque d'Orléans, puis le prêtre éloquent et intrépide, qui ont eu le courage de se mettre en travers du torrent d'adulation, d'imposture et de servilité où nous risquons d'être engloutis. — Grâce à eux, la France catholique ne sera pas restée trop au-dessous de l'Allemagne, de la Hongrie et de l'Amérique. — Je m'honore publiquement et plus que je ne puis dire, de les avoir pour amis, pour confrères à l'Académie. — Je n'ai qu'un regret, celui d'être empêché par la maladie de descendre dans l'arène à leur suite, non certes sur le terrain de la théologie, mais sur celui de l'histoire et des consé quences sociales et politiques du système qu'ils combattent.

Je mériterais ainsi ma part, et c'est la seule ambition qui me reste, dans ces litanies d'injures, journellement décochées contre mes illustres amis, par une portion trop nombreuse de ce pauvre clergé, qui se prépare de si tristes destinées, et que j'ai autrefois aimé, défendu et honoré, comme il ne l'avait encore été par personne dans la France moderne.

Du reste, j'ai pleine confiance en l'avenir.

Dans l'ordre pohtique, nous sommes déjà délivrés du régime que tant d'esprits faux et serviles avaient acclamé comme l'apogée de l'ordre et du progrès; et nous voyons renaître la vie publique avec la liberté.

Dans l'ordre religieux, je reste convaincu, malgré toutes les apparences contraires, que la religion catholique, sans subir la moindre altération

ris celui de l'archevêque de Reims, M^"" Landrioi, qui lui écrivait bien avant le Concile, en un temps où les passions étaient moins excitées : « L'Église de France est désorganisée. A qui la faute? Elle est à ce parti de fanatiques qui a empoisonné depuis dix ans les oreilles du Souverain Pontife... Je demande qui nous garantira de l'influence dangereuse des intrigants, des ambitieux, des hommes qui veulent que Rome soit un centre de dépêches télégraphiques enregistrées parles évèques... {Historique.)

« Avez-vous lu le mandement de M*='' de Tulle sur la question romaine? C'est inimaginable, à tous les points de vue... Si ce n'est pas l'idolâtrie de la papauté, les mots n'ont plus de valeur. « Le Pape, dit-il, c'est le Verbe incarné qui se continue!!! «Lisez tout, car comme me l'écrivait l'autre jour le vénérable archevêque de Tours, « c'est le Terlullien du parti, c'est leur grand théologien, etc. »

« Pauvre Église ! que diraient devant ce spectacle du monde spirituel et catholique les Chrysostome, les Cyrille, les Grégoire et les Basile!.. «

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