‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 215 sur 242 · IRRITATION EXCESSIVE A ROME · texte numérisé non relu

IRRITATION EXCESSIVE A ROME

dans la majestueuse immutabilité de ses dogmes ou de sa morale, saura s'adapter en Europe, comme elle l'a déjà fait en Amérique, aux conditions inévitables de la société moderne, et qu'elle demeurera, comme toujours, la grande consolation et la grande lumière du genre humain.

Cette lettre une fois écrite, Montalembert l'envoya à la Gazette de France, qui l'inséra le 7 mars. Publication regrettable assurément, mais il étouffait de ne pouvoir parler. Son intervention ne fit que surexciter davantage les passions. Eugène Veuillot en parla dans l'Univei^s avec une certaine modération ; mais la Civiltà, aflectantde la représenter comme un outrage au Saint-Père et à la majorité du Concile, déclara qu'il y avait dans le catholicisme libéral quelque chose de presque satanique, quasi di satanico! Déjà, l'abbé Combalot, prêchant à Saint-André délia Valle, après avoir pris pour texte le mot de l'Évangile : Satan est entré dans Judas, avait qualifié d'« œuvre satanique » la lettre de son ancien ami. Chose infiniment plus douloureuse, Pie IX qui ne pouvait se rendre compte à distance de l'état de santé et des vrais sentiments de Montalembert, Pie IX blessé par cette lettre et emporté lui aussi par sa nature impétueuse, exprima dans un bref à Dom Guéranger l'irritation qu'il éprouvait :

Les adversaires de l'infaillibilité, dit-il, sont des hommes qui, tout en se faisant gloire du nom de catholiques, se montrent complètement imbus de principes corrompus, ressassent des chicanes, des calomnies, des sophismeSjpour abaisser l'autorité du chef suprême que le Christ a préposé à l'Église et dont ils redoutent les prérogatives. Ils ne croient pas comme les autres catholiques que le Concile est gouverné par le Saint-Esprit; pleins d'audace, de folie, de déraison, d'imprudence, de haine, de violence, pour exciter les gens de leur faction, ils emploient les menées à l'aide desquelles on a coutume de capter les suffrages dans les assemblées populaires ; ils entreprennent de refaire la divine Constitution de l'Église et de l'adapter aux formes des gouvernements civils... etc.

N'est-ce pas le cas de répéter les sages paroles de saint François de Sales : « En cet âge qui redonde en cervelles chaudes, aigties et contentieuses,il est malaisé de dire choses qui n'offensent ceux qui, faisant les bons valets soit du Pape soit des Princes, ne veulent que jamais on s'arrête hors des extrémités. » Toutes ces passions sont heureusement refroidies aujourd'hui. Il est entendu que Montalembert se trompait:

mais, s'il faut regretter ses emportements, il faut regretter également qu'on se soit montré violent et injuste à son égard. Pour juger sa lettre, nous l'avons dit, on ne doit pas perdre de vue les circonstances qui la lui dictèrent. Son invective contre les théologiens laïques qui se sont érigé une idole au Vatican, ne vise dans sa pensée ni la personne sacrée du Saint Père, ni la majorité des évèques; elle s'adresse uniquement aux ultras qui réclamaient une infaillibilité absolue, inconditionnelle, illimitée, universelle, et se flattaient de voir le Concile sanctionner et renforcer le Syllabiis.

Assurément, Montalembert ne partageait pas les tendances politiques de Pie IX; il s'en exprimait souvent dans ses lettres avec une grande liberté. Que d'exemples de pareilles dissidences on pourrait trouver chez les saints, au cours de l'histoire ! Qu'on nous permette de rappeler à ce propos le courageux témoignage que rendit alors à Montalembert le R. P. Perraud, de l'Oratoire, devenu depuis évêque d'Autun et cardinal. Quinze jours après la mort de l'illustre catholique, il voulut prononcer son éloge en Sorbonne et ne craignit pas de justifier publiquement sa récente lettre à M. Lallemand : « Je n'hésite pas à Taffirmer, s'écriait-il, il obéissait à cette noble passion de l'amour de l'Église lorsque sa main défaillante traçait naguère ces lignes où plusieurs ont cru entendre un cri de révolte, oubliant qu'à certaines époques critiques, des saints ont tenu un langage aussi ferme, aussi courageux, souvent plus hardi. En quel temps sommes-nous donc, en vérité, pour qu'on puisse se méprendre à ce point sur les intentions d'un des fils les plus dévoués de la sainte Église? Ah ! on eût bien étonné un saint Bernard, on eût bien affligé une sainte Catherine de Sienne, si on leur eût reproché d'être des factieux, parce que le vif sentiment des périls de l'Église leur arrachait, comme malgré eux, des cris de douleur et de sévères représentations. En se taisant, ils auraient cru trahir. Et l'Église qui a profité de leurs pieuses audaces n'a jamais cessé de leur en être reconnaissante... (1) »

En ce siècle même, Joseph de Maistre qui avait tant écrit en

(1) Le comte de Montalembert, conférence faite à la Sorbonne, le 23 mars 1870, p. 22.

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