REFUS D'ENTRER AU SENAT
déploré plus d'une ibis les excès de la presse ; il déplora plus encore qu'on Tétouffât à ce point. Signalons aussi le décret qui, pour assurer au dictateur des magistrats dociles, imposait la retraite aux juges septuagénaires. Montalembert vit avec douleur abroger cette inamovibilité de la justice, qu'il avait eu l'honneur de faire maintenir par la Constituante. Un autre décret supprima de même l'inamovibilité des professeurs de l'Université et remit au Président la nomination des membres du Conseil supérieur, élus depuis 1850 par les grands corps sociaux. C'était porter atteinte à la loi Falloux et, par conséquent, à Montalembert lui-même. Chacune de ces mesures arbitraires étouffait dans son âme une espérance et dissipait une illusion.
Cependant, le 17 janvier, M. Fould, ministre des finances, vint lui ofPrir, de la part du prince, la dignité de sénateur. « Je repousse, dit-il dans son Journal^ cette olfre dérisoire, sans dissimuler au ministre l'indignation que m'inspire la conduite du Président envers moi, la manière dont il s'est servi de mon nom comme d'une affiche, d'une enseigne, trompant la France et l'Europe, qui ont cru que j'étais son conseiller, tandis qu'il ne m'écoutait ni ne me consultait sur rien... Il ne me convenait pas, ajoute-t-il, d'accepter une place dans cette Assemblée dont j'avais déjà, dans mes entretiens avec lui, caractérisé la méprisable destinée. Cela me convenait moins que jamais après les paroles injurieuses du préambule de la Constitution sur le rôle politique et judiciaire de la Chambre des pairs, où je m'honore d'avoir siégé pendant tant d'années. « Informé de ce refus, le prince écrivit à Montalembert cette lettre affectueuse (1) :
« Mon cher Monsieur de Montalembert,
« J'espère que vous savez tout l'intérêt que j'ai pris à votre indisposition. J'apprends avec peine que vos sentiments pour moi ne sont plus ce qu'ils étaient. Je ne sais à quoi attribuer ce changement, car j'éprouve pour vous une véritable amitié et je serais désolé que quelque chose vînt troubler nos bons rapports.
« Recevez-en l'assurance sincère.
« Lo ois-Napoléon. »
(1) Louis-Napoléon à Montalembert, 19 janvier 1852.
Celte lettre, la dernière qu'il ait reçue du prince, toucha Montalembert ; mais, le 23 janvier au matin, en ouvrant le Moniteur^ il y trouva deux décrets qui mirent le comble à son irritation et à son désenchantement. Ces « honteux décrets », comme il les appelle, fondés sur des considérants plus honteux encore, interdisaient à la famille d'Orléans de posséder en France aucuns biens meubles et immeubles ; les uns devaient être vendus dans le délai d'une année, les autres réunis au domaine. « Quelle indignité! s'écriait Montalembert. Reconnaître la clémence deux fois éprouvée du roi Louis-Philippe par la spoliation de ses enfants!... Rétablir la confiscation, inconnue en France depuis cinquante ans! Au lendemain d'une révolution faite pour sauver le droit de propriété, porter à ce droit le coup le plus grossier et le plus perfide!... Enfin, pour légitimer sans doute cet acte de brigandage, faire à l'Église la suprême injure de lui offrir cinq millions sur ce bien volé!... Je suis consterné... Personne n'est plus rudement frappé que moi... » Dès lors, il n'eut plus qu'une pensée, se dégager immédiatement de toute solidarité, de tout contact avec le pouvoir qui venait de lui infliger une si cruelle déception. Il écrivit le jour même à M. de Casablanca :
« Monsieur le ministre,
« En présence des décrets qui ont paru ce matin, je remplis un devoir impérieux en vous priant de vouloir bien faire agréer au Président de la République ma démission des fonctions de membre de la Commission consultative, créée le 2 décembre dernier.
« Bien que cette Commission n'ait été consultée sur aucun des actes du pouvoir, il n'en résulte pas moins aux yeux du public, pour ceux qui la composent, une sorte de solidarité avec la politique du gouvernement qu'il m'est désormais impossible d'accepter.
« J'en appelle à votre loyauté, Monsieur le ministre, et au besoin à celle du prince Louis-Napoléon lui-même, pour que ma démission soit rendue publique par la même voie que l'a été ma nomination, c'est-àdire par insertion au Moniteur. »
On interdit à tous les journaux d'insérer cette lettre et le simple fait de la démission ne parut dans le Moniteur que cinq jours plus tard. MM. de Mérode, de Mortemart, de Mous-