‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 28 sur 242 · CONFISCATION DES BIENS D'ORLEANS · texte numérisé non relu

CONFISCATION DES BIENS D'ORLEANS

tier, Pépin de Halleux et quelques autres, suivirent l'exemple de Montalembert. Déjà quatre ministres, MM. de Morny, Rouher, Fould et Magne, avaient démissionné. La réprobation était générale. « C'est le premier vol de l'aigle », dit M. Dupin, et le mot fît fortune. Lorsqu'au mois d'avril les agents de la force publique saisirent les domaines de Neuilly et de Monceau, les propriétaires spoliés se pourvurent devant le tribunal de la Seine. Le gouvernement prit un arrêté de conflit et soumit l'affaire au Conseil d'État. Il s'y trouva un certain nombre de magistrats qui ne craignirent pas de combattre énergiquement la spoliation. A leur tête était Léon Cornudet, l'ami d'enfance de Montalembert. Il fut destitué pour sa noble indépendance. On juge de l'indignation de Montalembert à cette nouvelle, car son affection pour Cornudet était restée ce que nous l'avons connue autrefois.

« J'étais bien sûr de ta tendre sympathie, lui écrivait Cornudet, et j'en lisais à l'avance l'expression dans mon cœur. J'ai eu deux grands bonheurs dont je ne saurais trop bénir Dieu, celui de naître d'une mère chrétienne dans toute l'étendue du mot et celui de rencontrer de bonne heure dans la vie deux amis, toi et Rio, toi surtout, cher bien aimé ami, qui ont été pour moi la personnification de l'honneur chrétien. C'est à ces deux influences que je dois d'avoir conservé dans ce temps d'abaissement quelque honnêteté. J'aime donc, dans cette circonstance où je suis frappé pour un acte de devoir fort simple d'ailleurs et qui ne mérite pas qu'on l'exalte, j'aime t'en reporter une bonne part et te dire qu'il m'est doux de me sentir par cette souffrance plus digne de ton amitié. (1) »

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Montalembert se séparait donc du nouveau régime, et cela pour trois raisons. D'abord, le prince refusait d'user de son pouvoir pour affranchir l'Église des Articles organiques et compléter la liberté d'enseignement. A une dictature qui pouvait être provisoirement nécessaire, il substituait, par la Constitution du 14 janvier, une autocratie permanente et répressive des libertés légitimes. Enfin, par la confiscation du patrimoine d'Orléans, il éloignait de toute participation

(Ij Léon Cornudet à Montalembert, 10 août 1852.

à son gouvernement les hommes considérables, les âmes indépendantes qui avaient servi la France' sous le roi Louis- Philippe. « 11 dressait ainsi les Fourches Caudines de la spoliation à l'entrée de la carrière, afin de forcer tous ceux qui voudraient le servir à lui sacrifier d'avance leur conscience et leur honneur, afin d'écarter pour toujours ceux dont l'âme droite et fière pourrait lui opposer quelque résistance. »

Montalembert obéissait avant tout à ces hautes raisons. Cédait-il également à son dépit, comme l'a insinué M. Louis Veuillot? Assurément, ses griefs contre le prince étaient graves. Pour le soutenir dans sa lutte contre l'Assemblée, il avait généreusement bravé toutes les colères et sacrifié d'excellentes relations. Le prince ne le trouvait pas compromettant alors; il acceptait volontiers ses loyaux services. Au lendemain du coup d'État, il l'inscrivait malgré lui dans sa Commission consultative. Devenu le maître, il oublia tout; il crut qu'un siège au Sénat payerait largement tant de dévouement. (( Si j'écoutais M. de Montalembert, déclarait-il, on le saurait, et cela me porterait préjudice. » Il envoya donc M. de Persigny lui dire : « Le Président ne peut, ni ne doit, ni ne veut vous consulter. » Enfin, en apprenant sa démission, il n'eut pour tout regret qu'un haussement d'épaules. « Je suis enchanté d'être débarrassé de M. de Montalembert : il n'aurait fait que me gêner. (1) »

« Fallait-il donc me tenir pour content, demandait Montalembert, baisser la tête devant cet orgueil ingrat et accepter humblement et silencieusement l'affront immérité qui m'était fait? J'estime que si les honnêtes gens en agissaient ainsi à l'égard des roués et des méchants, ils feraient à ceux-ci la partie vraiment trop belle. Les mauvais qui, dans ce monde, ont déjà tant d'avantages sur les bons, en auraient un autre bien étrange contre eux, s'il n'était pas permis aux bons de leur tenir quelquefois tète et de rester debout, ne fût-ce que pour éclairer ceux à qui le rôle de dupes serait également réservé. De deux choses l'une, ou les chrétiens, les vrais honnêtes gens doivent s'abstenir de la vie politique, ou y étant, ils doivent parer les coups qu'ils reçoivent et repousser toute complicité, même celle du silence, avec la ruse et l'iniquité... (2) »

(1) Montalembert à M. Brownson et Journal.

(2) Montalembert à Mgr de Mérode, 2 mai 1852.

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