‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 31 sur 242 · DISCOURS SUR LE BUDGET · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LE BUDGET

c'est là le mot de la situation. On vous condamne à voter le budget tout entier ou à le rejeter; on vous pose cette alternative : tout ou rien. Eh bien, cette alternative toujours funeste et dangereuse en politique, me paraît absurde et révoltante en matière de finances. »

Et cherchant à piquer rémulation de ses collègues, il continuait avec une humilité ironique :

« Ne croyez pas que j'aie rêvé pour le Corps législatif une condition puissante et brillante. Je sais très nien, et je le disais tout à l'heure, quel est le sort modeste qui nous est réservé par la Constitution. Nous ne sommes pas des illustrations; elles sont ou elles seront toutes au Sénat, aux termes de la proclamation du 2 décembre. [Rires.) Nous ne sommes pas des capacités hors ligne; elles sont toutes au Conseil d'État, toujours selon la proclamation du 2 décembre. [Nouveaux rires.) Que sommesnous donc? Mon Dieu! nous sommes une poignée d'honnêtes gens qu'on a fait venir du fond de leur province pour prêter leur concours au gouvernement en le contrôlant... Je rêvais donc pour le Corps législatif une existence modeste et utile, comme celle d'un grand conseil général de département, sans prétentions oratoires, sans prétentions politiques, qui ne s'occupât pas le moins du monde de faire ou de défaire des ministres. Sommes-nous cela? Non. Nous sommes une espèce de conseil général, mais un conseil général à la merci du conseil de préfecture que voilà! »

Et l'orateur montrait de la main le banc où siégeaient les conseillers d'État, tout étourdis d'une attaque si chaude ; il terminait en répudiant toute pensée d'hostilité systématique contre le nouveau régime :

« Il n'y a pas, disait-il, de gouvernement auquel j'aie fait la guerre dans le cours de ma carrière; il y en a un que j'ai défendu. Et lequel? C'est celui du chef du pouvoir actuel, c'est l'autorité qui se personnifiait en lui. Je l'ai défendu quand il y avait plus de mérite à le faire qu'il n'y en aurait à enregistrer complaisamment aujourd'hui ses moindres volontés. Jii l'ai défendu au prix de mes plus chères amitiés et des meilleures alliances de ma vie politique; je l'ai défendu dans une enceinte voisine au milieu des hurlements de la gauche, des défections et des dérisions de la droite. Je le défendais alors contre l'ingratitude et l'injustice des partis; je voudrais le défendre aujourd'hui contre les dangers de la toute-puissance, contre les enivrements de la victoire, contre les éblouissements de la dictature, contre ses propres entraînements, contre ceux de ses conseillers imprudents ou de ses adulateurs, s'il en a. Je voudrais vous défendre vous-mêmes. Messieurs, contre le plus grand danger des corps pohtiques, contre le découragement et l'abandon de soi. Aujourd'hui, je le

sens, je le prévois, vous ne me suivrez pas dans mon abstention; vous me laisserez seul; mais, tôt ou tard, il en sera autrement. Vous possédez non seulement les germes d'indépendance qu'a tout honnête homme dans la conscience, mais vous possédez, dans votre organisation même, les conditions de toute indépendance, la gratuité et l'élection. Ces conditions vous amèneront un jour sur le terrain de la résistance à des institutions faus- ■ ses, à des prétentions abusives. Je ne vous demande qu'une grâce : ne me sachez pas mauvais gré de vous y avoir devancés! »

Le Corps législatif accueillit avec faveur l'éloquente protestation de Montalembert , mais l'irritation fut vive aux Tuileries et dans le monde gouvernemental. « Le parlementarisme relève donc la tête, s'écriait M. de Persigny. Montalembert est un serpent, mais je l'écraserai !» — « Ce petit satellite, riposta dédaigneusement Montalembert, après avoir fait Strasbourg et Boulogne, ose qualifier de serpents les honnêtes gens qui font une opposition loyale et légale à un régime de flibustiers! (1) » Le prince n'était pas moins mécontent. En sortant de la séance, après avoir entendu Montalembert déclarer qu'une assemblée gratuite et élective finirait toujours par avoir raison des corps nommés et payés par le pouvoir, il dit à M. Lejeas, gendre du duc de Bassano qui l'accompagnait : « Je vois où est la lézarde de l'édifice ! » On sait comment la lézarde fut bouchée; cinq mois plus tard, un sénatus-consulte octroyait à chaque député une indemnité mensuelle de 2 500 francs.

Il importait du moins que ce discours ne franchit point Fenceinte du Palais-Bourbon. « Le discours de M. de Montalembert, avait dit encore le prince, a été fort agréable à entendre, mais il serait très dangereux à laisser lire. » Quelle ne fut pas son irritation d'apprendre que le Corps législatif en avait autorisé l'impression par 75 voix contre 58 ; Persigny en fit saisir à la poste le plus d'exemplaires possible, et les gendarmes de Semur vinrent, par ordre, demander aux notables de la Roche-en-Breny s'ils n'avaient pas reçu la brochure factieuse.

Cela n'empêcha point Montalembert de protester, dans la séance du 26 juin, contre la confiscation des biens d'Orléans.

(1) Journal,

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