DISCOURS CONTRE LES DÉCRETS DE LA CONFISCATION
Il avait préparé contre les décrets du 23 janvier une philippique véhémente dont j'ai le brouillon sous les yeux. Au dernier moment, il crut plus sage de se borner à une simple protestation. Nous en citerons seulement les dernières paroles :
(( ... Il faut qu'on sache que nous n'y sommes en rien associés ni compromis. Quant à moi, je profite de cette première occasion pour élever, dans le triple intérêt de la propriété cruellement ébranlée, de la justice méconnue et d'une auguste infortune, mes solennelles réserves contre une faute qui a été sans excuse, sans prétexte, sans provocation aucune, et que l'on s'attache chaque jour davantage à rendre irréparable. )> [Quelques voix: 1res bien! — Profond silence sur les autres bancs.)
L'année suivante, on proposa d'inscrire au budget des recettes le produit de la vente des biens d'Orléans; Montalembert combattit très vivement cette proposition. Et comme Billault, jadis avocat du duc d'Aumale, aujourd'hui président du Corps législatif, l'interrompait à chaque phrase, l'orateur le réduisit au silence par ces simples paroles :
« Monsieur le Président, j'en appelle à votre délicatesse, à votre bonne renommée, à tout votre passé ; vous ne voudrez pas, vous ne pourrez pas m'interrompre davantage; et voici pourquoi : Quand le roi Louis-Philippe était sur son trône, quand nous vivions tous deux, vous et moi, à l'ombre de cette Charte qu'il avait jurée et qu'il a si fidèlement gardée, vous étiez l'avocat de son fils, le duc d'Aumale. Comment pourriez-vous aujourd'hui me fermer la bouche, à moi l'avocat désintéressé du roi mort et du prince exilé ? » ( Vive approbation.)
Ce noble langage ne parvenait pas jusqu'à la foule, car il était interdit aux journaux de le reproduire. Il semble pourtant y avoir eu, au moins dans les classes élevées, un certain écho, si l'on en juge par les nombreuses lettres que Montalembert reçut en cette circonstance. La reine Marie-Amélie et les princes d'Orléans le remercièrent avec effusion. « C'est excellent, écrivait M. Guizot, excellent par la franchise et par la mesure, et faisant à votre caractère et à votre talent un égal honneur. Je vous en remercie pour nous, je m'en réjouis pour vous. Vos discours et
VOS succès me plaisaient, même quand nous n'étions pas du même avis; j'en ressens aujourd'hui une vraie satisfaction de politique et d'amitié. Je ne vous promets pas, et je ne me promets pas un succès autre que celui de l'orateur et de l'honnête homme, prochainement du moins; mais vous êtes de ceux qui peuvent attendre, étant jeune, et qui savent attendre, ayant de la foi. (1) » M. Dupin aîné, qui bientôt allait se rallier à l'Empire, se montra plus chaleureux que tous les autres : « Un discours libre au milieu de discussions serviles, c'est une oasis dans le désert. Et votre voix, en effet, était l)ien vox clamantis in deserto... Je suis certain, du reste, que votre opinion a trouvé de la sympathie même parmi ceux de vos collègues qui n'auraient pas voté ouvertement en ce sens : car, dans les assemblées les plus tyrannisées, règne toujours ce sentiment du droit et du juste que Dieu a placé invinciblement au fond de toutes les consciences. (2) »
Depuis près d'une année, Montalembert est sur la brèche. Fatigué, brisé partant d'émotions diverses, il cède aux prières de son beau-père, le comte Félix de Mérode, et vient se reposer à Bruxelles. La Belgique est le pays de ses rêves, un pays de foi catholique et de véritable liberté. Là, sa parole est encore écoutée et applaudie; ses discours, proscrits en France, sont reproduits par une presse hospitalière et indépendante.
La cour et la ville font fête à l'orateur français. A plusieurs reprises, le roi Léopold le reçoit et l'entretient longuement des affaires politiques. Le comte de Flandre et le duc de Brabant lui témoignent d'affectueux égards : « Soyons amis, Monsieur le comte, lui demande ce dernier; je compte sur vous et sur votre influence pour le bien. » L'aristocratie multiplie les invitations; les hommes politiques sollicitent des
(1) M. Guizot à Montalembert, 11 juillet 1852.
(2) M. Dupin à Montalembert, 2 juillet 1852.