LA QUERELLE DES CLASSIQUES PAÏENS
ce. latin chrétien, créé par les Pères de l'Église et si admirablement adapté à tous les besoins intellectuels par les écrivains du moyen âge. (1) »
Mais si Moniale mbert souhaitait une réaction contre le paganisme littéraire, il refusait de suivre les adversaires des classiques dans leurs revendications excessives :
« J'ai dit, et je maintiens, écrivait-il, que l'éducation n'a pas été l'unique ni même la principale source du paganisme moderne... En général on croit trop à l'influence de l'éducation sur la société et de l'enseignement proprement dit dans l'éducation... Si l'éducation était tout, le monde romain, élevé par les rhéteurs et les sophistes païens, ne serait pas devenu chrétien, et le monde chrétien, élevé par les moines et par les prêtres jusqu'au XV® siècle, ne serait pas redevenu païen... Je ne voudrais donc à aucun prix pousser les choses à l'extrême et substituer un excès À un autre excès. L'exclusion à peu près absolue des auteurs classiques que vous proposez, me semblerait une rupture fâcheuse et inutile avec la tradition des écoles catholiques, non pas seulement depuis deux ou trois siècles, mais depuis qu'il y a des écoles.... (2) »
Montalembert ne prit d'ailleurs à cette campagne qu'une part indirecte. Lorsque M^"" Dupanloup, se jugeant blessé par les attaques de r Univers ^ interdit ce journal dans ses séminaires et fit signer contre lui une déclaration par 46 évoques, Montalembert blâma ce procédé. « Il passe à côté de la vraie question, écrivait-il, et punit le journal par où il n'a point péché. (3) »
Nous avons vu comment Montalembert, un mois après le coup d'État, s'est ravisé, par souci de l'honneur, de la justice et de la vraie liberté. L'attitude équivoque du prince, son refus de faire aucune concession à l'Église, ses décrets dictatoriaux ont dissipé les illusions de l'orateur. Louis Veuiilot a gardé les siennes; il trouve Montalembert trop impatient; l'Univers enregistre sans protester les décrets qui suppriment toutes les libertés. « La liberté, écrira bientôt un de ses ré-
(1) Lettre à l'abbé Gaume, 16 octobre 1851,
(2) Lettre à M. Danjou, 1" août 1852.
(3) Journal, 1" août 1852
dacteurs, nous n'avons pas à peser ou à discuter ses droits; nous les nions tous. » Quand les biens d'Orléans sont confisqués, Montalembert supplie VeuiJlot d'exprimer au moins quelques réserves; il refuse : « Chose à jamais lamentable, dit le Journal, le clergé et les catholiques ne sont ni scandalisés ni indignés. L'Univers ne laisse pas deviner le moindre blâme; je vois Veuillot changer à vue d'œil; il m'avoue qu'il a reçu des articles faits par des prêtres favorables à la mesure. (1) » Le lendemain de l'injuste destitution de Cornudet, l'Univers entonne un dithyrambe sur la popularité du prince. Comme celui-ci rêve de rétablir le monopole universitaire et d'en faire bénéficier le clergé, Louis Veuillot exalte ce projet et renouvelle ses attaques contre la loi de 1850, l'accusant d'avoir « reconnu, consacré et fortifié la suprématie de l'État ».
(c ... Il peut paraître singulier, répond Montalembert, que l'on vienne accuser d'avoir consacré et fortifié la suprématie de l'État, une loi qui a précisément mis un terme à cette suprématie en détruisant le monopole, en organisant la liberté de l'enseignement et en substituant à l'autorité exclusive de l'État l'intervention de toutes les forces sociales dans le gouvernement de l'enseignement public. »
Et, après avoir rappelé les bienfaits de cette loi et les dangers qui la menacent, il ajoute :
« Déjà mortellement atteinte par le décret du 9 mars dernier, qui a supprimé la plupart des garanties qu'elle donnait à la liberté de l'enseignement, elle doit être remplacée par une législation qui supprimera radicalement cette liberté et rétablira Tancien monopole en le partageant avec l'Église. Cela étant, il conviendrait peut-être de la laisser mourir en paix ; et, si l'on veut oublier le bien qu'elle a fait, de ne pas lui imputer le mal dont elle est innocente. L'avenir montrera ce que la prudence et la justice auront gagné à la disparition de ce principe de la liberté de
(1) Montalembert supplie un archevêque de repousser la « honteuse aumône » des cinq millions offerts au clergé sur les biens d'Orléans. « Vous serez déshonorés, dit-il, si, sur soixante évèques nommés par Louis-Philippe, il ne s'en trouve pas un pour repousser toute solidarité avec la spoliation ! » L'archevêque répond : « L'acte de spoliation a été une iniquité..., mais le bien de l'ÉgKse exige que nous restions avant tout en paix avec le pouvoir... Nous serons déshonorés, mais nous devons accepter ce déshonneur dans l'intérêt de l'Église ! » Un autre, un cardinal, répond : « Quand on me paie ce qu'on me doit, je ne m'inquiète pas d'où vient l'argent! » Journal.