‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 33 sur 242 · VOYAGE EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN BELGIQUE

conseils. « Bref, déclare Montalembert, je suis traité comme un burgrave avant sa chute. »

L'attitude du clergé et des catholiques belges touche plus encore Montalembert. Le vénérable cardinal Stercks, archevêque de Mahnes, l'accueille comme un prince de l'Église. A l'Université de Louvain, professeurs et élèves rivalisent d'enthousiasme. A Courtrai, réception triomphale : le bourgmestre, les magistrats et la municipalité y prennent part. On organise un banquet et les murs de la salle sont couverts d'inscriptions extraites des discours de l'orateur. Entre tous les catholiques belges, les deux frères Dechamps, le ministre et le religieux, plus tard cardinal de Malines, frappent Montalembert par leur piété profonde et leur haute intelligence. Il les estimait depuis longtemps, il leur voue dès lors une amitié qui ne se démentira jamais. Que ne pouvons-nous faire revivre les entretiens de Montalembert avec le P. de Buck, de la Compagnie de Jésus? L'orateur et le bol landiste conversent des heures entières sur le passé et le présent de l'Église ; ils tombent d'accord sur tout et paraissent enchantés l'un de l'autre.

Mais Montalembert ne fréquente pas seulement la cour, l'aristocratie et le clergé ; il éprouve un noble plaisir à pénétrer dansles mansardes desindigents. Nous le trouvons un jour dans un grenier presque inaccessible, visitant une pauvre octogénaire. C'est au cœur de l'hiver; elle n'a ni feu ni meubles ; elle coud assise sur un peu de paille qui lui sert de lit. Pourtant sa physionomie respire une paix toute céleste. « Je suis parfaitement contente, dit-elle, je sers mon Dieu et ne veux rien de plus. »

Cependant Montalembert reçoit à l'hôtel de Mérode une hospitalité digne de lui. Toutes les notabilités de la Belgique viennent l'y visiter. Les proscrits de décembre, Changarnier, Bedeau, Lamoricière, se réconcilient avec lui et le félicitent de ses récents discours. Ces relations ne Tempèchent pas de travailler; il s'est remis passionnément à ses Moines. Mais surtout il goûte à plein cœur les joies de la famille et de sentir tous ceux qu'il aime réunis autour de lui. Sa grande joie à Bruxelles est de faire venir dans sa chambre son neveu, Her-

<Î2 MOlNTALKMlilCUT.

man du Mi^.nxJc, un charmant onl'ani du dix an» qu'il aime tendmnumi ai dont il fait cwt /ilogu : « 11 a mouh tous lo« rapportH \gh luoÀWomu'H disposilionK : sa inéUt oui vraiment t'îtonnanto, Ha(;haritr'î aussi t<în<lnt (ju'in>;Yîni(;iiH(î, hou iat(îllig<în(;o tout ii fait pré(îO(u^ o II V'inU'waj^it sur riiistoiro et jouit d'év(îillc-i'<l;<n ,.(ll(- jeune .Viiie des s(^iitiincntH g/méreux, de IV^n-

l(Mldre < ( I ler^ jMi e\en)j,le, .m récit des violencCS Ct dCH d(î-

pr'édiilionH du roi d'Anglotene irm ms lerre : " Avec un roi (îoninKî (uda il n'y a rien a, lane; il faut la r(învoy<»r oX en prrMidre un antre! »

Mais iiti oii', le ^2:{ d/jeendire, Montalembcrt, sortant de chez lui, Iroiive le paiivHî Ihîi'nuui tondié au pie.d d(5 l'escali(îr, la tAte l/.H.i,s<e. Dcjix jours apr^H, l'enlant (îxpire (;ntr(r H<îN bras. « Le 29, ti rjuatre heure», dit-il, on transporte le corps il l'éilise des Minimes. Le triste cortègcî passe il travei-s le grand jai<liii d<î l'hùtel de Mérode, où il s'était tant aniiis<; le soir même de ee leiiible accident... Le soleil, à son déclin, voiKî do ntia (S dliimin(^ de ses derni«NroH lueurs cette scène funèbre. (I; • MontaJiMobert pleura longtemps Herman de Mérode, puis il finit par le trouver bieidnuireux d'avoir gagné si l'acilement le ciel, sans éprouve.r l'ingratitude des hommes et les amôres déceptions de la vie,

(1) Journal, déconibnj, IHW,

CnAI>ITHR IV

LB8 INTÉIIÉTS CArn<n.i(,)iii:s au m y sn'u'j.i:. 1852.

Cependant la France, In < ( d»; tant d'af^itations, s'cndornifiit dans le» bras (ht son tn.nlK [^n sof^piicisnie profond dorjiinait les âmes. Parmi i«s l<-iliiiiisl,<;s, la plupart so terr/iient <'n province, dans leurs chAteaux; quelques autres, plus naïfs, continuaient à voir dans Louis-Napolc'ion le précurseur du l'ioi. HasHurciS désormais contre le soeialismci, les bourgeois ne (l(îmandaient que le repos et le hien-ôlre. Les ouvriers se i'ési;^Mai(tnt : c'est du despotisme démocratique, leur disaiton, que viendra l'émancipution des travailleurs. Quant aux paysans, leur l'avissemcînt élait au comble; ils pressentaient une èr(i indéfinie de gains et de prospérité.

VA les (;alJioli(jues? Quelle allait être leur attitude vis-à-vis du nouveau pouvoir? Hélas! ils s<} divisèrent protondément. (Vest la trist<i histoire de ces divisions que nous avons la IAcIk; de raconter dans ce chapitre et au cours de ce volume.

Kn face delà dictature toute-puissante, le» catholiques avaient le choix entre deux politicjues, l'une d'adhésion et (h; ralliement, l'autre de réserve et môme de résistance. La- <ju(dle valait le mieux pour l'Église? L. Veuillot adopta résolument la première; Montalembert suivit la seconde avec son ardeur habituelh». De \k le conflit funeste et irréparable,

MonJahîtnbert (it Veuillot élaient sans lîoniredit les hom-

mes les plus éminents du parti catholique. Sous Louis-Philippe, malgré quelques tiraillements, ils avaient marché d'accord. En ce temps-là, Veuillot réclamait la liberté de l'Église au nom du droit commun; il proclamait comme un dogme l'alliance de la religion et de la liberté : « Rien de bon ne peut se faire, écrivait-il le 16 septembre 1846, aucune plaie ne sera fermée, aucune sécurité ne sera bien établie que par Faccord de la religion et de la liberté. » Il exaltait de même le régime parlementaire : « Ces institutions sont belles et bonnes ; nous devons les aimer, les défendre, nous y attacher avec amour... Si les gens de bien peuvent désirer quelque chose, c'est le pouvoir de faire entendre la vérité. Nos institutions nous donnent ce droit. Qu'importe qu'elles le donnent aussi à l'erreur? (1) »

Au lendemain du 24 février, bien qu'il trouvât Veuillot trop républicain, Montalembert maintint l'accord. La loi d'enseignement les divisa profondément, et la réconciliation n'eut lieu qu'en 1851, lorsque Veuillot abandonna le légitimisme pour se rapprocher du Président. Pendant la lutte du prince contre l'Assemblée, l'union subsista.

Vers cette époque, l'abbé Gaume publia son Ver rongeur des sociétés modernes, et r Univers entreprit une campagne ardente contre les classiques païens; il les accusait de corrompre le cœur aussi bien que l'esprit de la jeunesse, et réclamait l'introduction des Pères de l'Église dans l'enseignement. Tout d'abord Montalembert avait écrit à l'abbé Gaume pour l'encourager :

«... J'ai d'autant plus le droit de m'intéresser au succès de votre généreuse entreprise, disait-il, que je me regarde à la fois comme votre complice et votre précurseur. Votre complice, parce que depuis quinze ans j'amasse les matériaux d'un grand ouvrage, auquel je compte consacrer les dernières années que Dieu m'accordera ici-bas et qui aura pour titre : Histoire de la Renaissance du Paganisme depuis Philippe le Bel jusqu'à Robespierre. Votre précurseur, parce que, dès 1833, dans un Essai sur le Vandalisme et le Catholicisme et dans mon Introduction à VHistoire de sainte Elisabeth, j'ai exprimé les mêmes pensées que vous sur la supériorité de l'art, de la science, de la poésie catholique, et spécialement de

(1) Univers, 24 mai 1844.

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