LES INTÉRÊTS CATHOLIQUES AU XIX- SIÈCLE
nom de Thonneiir, au nom des intérêts les plus sacrés; il va les supplier de réfléchir, de ne point renier leur drapeau victorieux, de s'arrêter sur la pente fatale où ils se précipitent. C'est dans ces sentiments qu'au mois de septembre 1852 il écrit sa brochure célèbre : Les Intérêts catholiques au XI X^ siècle.
L'ouvrage a pour épigraphe ces paroles significatives de Tacite : Liceat inter abruptam contumaciam et déforme obsequium pergere iter^ ambitione ac periculis vacimm. Ce n'est pas « dans le domaine de la théologie, de la philosophie ou de la science » que Montalembert transporte son lecteur, mais sur le théâtre des événements contemporains. En un tableau saisissant de vie et de vérilé, il décrit l'état déplorable de l'Église au début de ce siècle : Pie VI vient de mourir à Valence, prisonnier d'une république athée ; en France, l'épiscopat tout entier est en exil, le clergé décimé par la guillotine et la déportation ; les Ordres religieux, après mille ans de gloire, gisent déracinés et anéantis. Dans le reste de l'Europe, la religion n'est guère plus vivante. Le catholicisme doit paraître aux sages de ce monde un cadavre qu'il ne reste plus qu'à enterrer.
Un demi-siècle s'écoule, et partout l'Église a repris sa place au premier rang. En Angleterre, les catholiques sont émancipés; les Belges ont affranchi leur patrie et leur religion ; en Allemagne, à la suite des archevêques de Cologne et de Posen persécutés pour leur foi, les fidèles s'associent et réclament leur liberté. Mais c'est en France que la transformation est la plus complète. Et Montalembert nous montre, à l'entrée des carrières libérales, une jeunesse ramenée aux croyances et aux pratiques chrétiennes; au sommet de la nation, les maîtres de la pensée ou delà parole professant, ou du moins respectant sincèrement la religion ; les œuvres laïques de charité et d'apostolat, la société de Saint- Vincent de Paul et la société de la Propagation de la foi florissantes ; les Ordres religieux restaurés et multipliés; la liberté d'en-
seignement conquise et mise à profit par l'Église; nos évêques, à qui l'on interdisait naguère de s'entendre même par écrit, donnant à la chrétienté étonnée le spectacle de douze conciles provinciaux; enfin la Papauté restaurée et affranchie par la valeur française.
« Celui qui a vu, s'écrie Montalembert en terminant, celui qui a vu nos soldats agenouillés dans leur force et dans leur simplicité sur la place du Vatican, inclinant leurs bannières libératrices, ayant devant eux Saint- Pierre, la cathédrale du monde, sous leurs pieds la poussière des martyrs, sur leur tète la main de Pie IX étendue pour les bénir, celui-là peut se dire qu'il a vu le plus beau spectacle que puisse éclairer le soleil; et il ne lui reste plus qu'à répéter, avec l'accent d'une reconnaissante admiration, les paroles gravées par Sixte-Quint sur l'obélisque de Néron : Yicit leo
DE TRIBU JUDA '. FUGITE, PARTES ADVERSE. CHRISTUS VINCIT, CHRISTUS REGNAT, CHRISTUS AB OMNI MALO PLEBEM SUAM LIBERAT. »
Comment le catholicisme a-t-il vaincu? se demande ensuite Montalembert. Comment s'est produit en si peu d'années cet incroyable changement? Est-ce par Napoléon? Non, certes. Est-ce par la Restauration? Non encore. « En 1830, l'Église était en France au ban de l'opinion et de la popularité, et peu s'en fallut qu'elle ne fut entraînée, comme en 1792, dans la chute de la royauté. »
« Qu'est-ce donc? Il faut le dire : c'est la liberté et la lutte rendue possible par la liberté. La même cause a produit partout le même effet. Il suffit de citer l'Angleterre et O'Connell, la Belgique et sa constitution, la Hollande et l'Allemagne tout entière... Je ne veux marcher qu'avec des précautions extrêmes ; je me mets en garde contre ce paralogisme signalé par l'école : Cumhoc, ergopropterhoc. Je ne veux m'arroger aucun droit contestable. Je parle dans l'ordre des choses permises : je ne pose aucun principe; je ne promulgue aucune doctrine ; je ne constate que des faits et j'en tire des conséquences purement politiques. Je ne consulte que l'expérience; je fais de l'empirisme, mais de l'empirisme de croyant, en regard de cet empirisme incrédule qui a dominé le monde moderne jusqu'à nos jours. ))
Craignant ensuite qu'on ne dénature sa vraie pensée, Montalembert distingue prudemment la vraie liberté de la liberté illimitée :
« Ce que j'aime et ce que je désire, dit-il, c'est la liberté réglée, contenue, ordonnée, tempérée, la liberté honnête et modérée; la liberté telle