LES INTÉRÊTS CATHOLIQUES AU XI X'' SIÈCLE
que l'ont proclamée, recherchée, conquise ou rêvée les grands cœurs et les grandes nations de tous les temps, dans l'antiquité comme depuis la Rédemption; la liberté qui, bien loin d'être hostile à l'autorité, ne peut coexister qu'avec elle, mais dont la disparition fait trop souvent dégénérer l'autorité en despotisme... Partout où elle existe, elle a cet incomparable avantage qu'elle crée ou qu'elle réclame des avantages contre les abus du pouvoir. Elle les place dans les constitutions écrites ou traditionnelles, dans les lois qui lient réciproquement les peuples et leurs chefs, dans ces pactes qui, depuis l'origine du monde, ont toujours été la condition et le palladium des sociétés régulières et durables... (1) »
Montalembert montre ensuite que le gouvernement représentatif est aujourd'hui, dans l'état actuel des mœurs et des institutions de l'Europe, la seule forme possible de la liberté politique. Certes il ne s'illusionne pas sur les défauts et les inconvénients de ce régime :
« J'ai vu de près ses abus, ses dangers, les folies illusions, les jeux stériles et cruels des partis. Je les ai signalés, j'en ai gémi à la tribune, alors que la tribune était encore debout, en présence des maîtres du jeu, qui ne me l'ont pas pardonné. J'ai pu subir comme un autre, plus qu'un autre, les mécomptes, les tristesses, les défaillances inséparables de ce laborieux régime. Je pourrais le juger d'autant plus sévèrement que nul ne m'a jamais vu tremper à un degré quelconque dans ces intrigues, ces coalitions, ces campagnes de couloirs, ces manèges de parti qui l'ont compromis et déconsidéré. »
Ce régime a ses défauts, mais par quoi le remplacer? Il faut choisir entre le pouvoir absolu, sans tempérament aucun, et le pouvoir modéré par rautorité des assemblées. Lequel vaut mieux pour l'Église.^ C'est sans contredit le régime représentatif, répond Montalembert. Rien n'est plus funeste à l'Église que le despotisme exercé ou qui semble s'exercer avec le concours de la religion.
(1) Il semble que Léon Xill, dans son encyclique Imînortale Dei, fasse écho a Montalembert, en exaltant « cette vraie et légitime hberté, (germana atque expetenda libertas)... qui dans la vie publique trace de sages règles aux citoyens, augmente dans de larges proportions les avantages et les ressources de la vie sociale et défend l'intérêt de tous contre l'arbitraire d'autrui. Cette liberté honnête et digne de l'homme, l'Église la patronne ouvertement, et c'est pour en garantir aux peuples la jouissance et le bienfait intégral qu'elle n'a jamais cessé de combatre... Accuser l'Église de voir de mauvais œil les formes plus modernes des systèmes politiques et de réprouver en bloc toutes les découvertes du génie contemporain, c'est une vraie calomnie qui ne repose sur rien. »
« Il révolte les meilleurs sentiments de notre âme, parce qu'on y sent l'exploitation d'une chose sainte au profit d'un intérêt profane. D'une part, il fomente au sein du sacerdoce les plus incurables infirmités de la nature humaine, l'orgueil et la mollesse; de l'autre, il fournit aux éternels ennemis de la vérité le prétexte le plus commode et le plus fécond. Us s'en prévalent avec un infaillible succès. L'Église perd graduellement l'empire des âmes; elle commence par être dupe; elle prend peu à peu les airs de complice; elle finit toujours par être victime.
« ... Sous le gouvernement parlementaire, au contraire, l'Église ne domine pas dans l'ordre politique,... mais elle a ce qui vaut mille fois mieux que le pouvoir, elle a des droits... Les catholiques ne sont pas les maîtres; ils sont obligés de compter avec beaucoup de monde; mais, en revanche, on compte avec eux; et, ce qui vaut mille fois mieux, ils apprennent à compter un peu sur eux-mêmes. A la longue, comme ce qu'ils réclament est à la fois légitime et sensé, ils finissent par avoir le dessus. Mais il faut savoir discuter, raisonner, combattre, attendre, user à la fois de courage et de patience, tenir tète à de redoutables adversaires : je conviens qu'il est plus commode et plus court de baisser la tête devant un maître, en implorant son appui, de ne plus parler que pour louer, avec l'espoir de parler un jour tout seul. Le tout est de savoir par où cela finit. Uespice finem. »
Et Montalembert rappelle les victoires de l'Église sous le gouvernement parlementaire :
« Même pendant les jours les plus difficiles du règne de Louis-Philippe, quels n'ont pas été les succès delà cagse catholique? Les journaux religieux n'ont-ils pas joui d'une liberté immense?... Les évêques n'ontils pas fait entendre le langage le plus énergique et le plus efficace, sans rencontrer d'autre obstacle que d'impuissants appels comme d'abus? Les religieux n'ont-ils pas reparu dans les chaires de la capitale sous leur habit et sous leur nom prohibés?... A qui faut-il rappeler que c'est au régime parlementaire et uniquement à lui que nous devons la liberté de l'enseignement... Si elle n'avait pas été votée il y a deux ans, l'obtiendrionsnous aujourd'hui? On sait bien que non... Quels pouvoirs ont jamais témoigné plus de respect au chef de l'i^iglise que ces deux Assemblées, dont l'une semblait vouloir se précipiter tout entière au devant de Pie IX, lorsqu'elle le croyait au moment d'aborder sur la plage française ; dont l'autre a su forcer le pouvoir exécutif de renfermer l'intervention armée de la France dans les limites de la justice et du respect, après avoir salué l'immortelle maternité de l'Église par de? acclamations qu'il doit m'être permis de rappeler avec autant d'émotion que de reconnaissance? »
Or, aujourd'hui, la liberté n'est plus; le gouvernement re-