‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 4 sur 242 · LA LUTTE CONTRE LE SOCIALISME · texte numérisé non relu

LA LUTTE CONTRE LE SOCIALISME

M. Thiers prit la parole. Il proposa nettement que, d'accord avec le Président et en lui assurant sa réélection, on déchirât la Constitution de 1848, « la plus sotte, la plus absurde, la plus impraticable de toutes celles qui ont régi la France ». Berryer et ses amis repoussèrent énergiquement ce coup d'État. Après une longue discussion, on décida de modifier la loi électorale; il s'agissait, tout en respectant le plus possible la Constitution, d'éliminer du scrutin plusieurs millions d'électeurs des plus dangereux (1).

Non seulement le gouvernement approuva l'idée des Burgraves, il affecta de la prendre à son compte. Le 1" mai, trois jours après l'élection de Paris, un décret publié au Moniteur désignait la commission qui devait préparer la réforme électorale; Montalembert en faisait partie avec tous les chefs de la droite. Très habilement, le prince Louis se réservait de rejeter sur eux la responsabilité de cette loi impopulaire.

En quelques séances la commission eut achevé son œuvre. Le 8 mai, M. Baroche, ministre de l'intérieur, lut à la tribune l'exposé des motifs et le texte du projet; ce projet restreignait le suffrage universel de deux manières, en multipliant les cas d'indignité et en subordonnant le droit électoral à un domicile continu de trois années dans la même commune.

Cette loi, qui d'ailleurs ne fut jamais appliquée, pouvait peut-être enrayer quelque temps le socialisme; elle n'eût fait probablement que l'exaspérer davantage. Bâclée en quelques jours, sous l'influence d'un danger réel, elle avait l'inconvénient d'écarter du scrutin, en même temps que la canaille, des milhers de paysans pauvres et honnêtes. A Montalembert en particulier, combien n'enlevait-elle pas de ses plus fidèles électeurs? Aussi provoqua-t-elle chez les républicains une profonde irritation. Des milhers de pétitions hostiles furent déposées sur le bureau de l'Assemblée. On insultait en les menaçant les Burgraves auteurs de la loi ; les journaux publiaient leurs portraits encadrés de noir :

(1) Emile OUivier, V Empire libéral, i. II, p. 276.

« Les vieillards entêtés, les hommes pleins d'intrigues qui composent le Comité de Salut public, ont-ils bien réfléchi qu'en faisant ce qu'ils font, ils vouent leurs têtes aux dieux infernaux de la Révolution^ (1) « Par avance, « leR. P. Montalembert, de la Compagnie de Jésus, » fut brûlé en effigie dans les faubourgs. « Il paraît, écrivait-il à son beau-père, le comte Félix de Mérode, que les conseils des émigrés de Londres l'emportent et que la discussion de la loi sera accompagnée ou immédiatement suivie d'une explosion. Les avertissements les plus significatifs et les renseignements les plus authentiques nous démontrent que M. Thiers et moi devons être les premiers attaqués, soit à l'Assemblée, soit dans notre domicile. Le général Changarnier m'a envoyé ce matin son premier aide de camp pour se concerter avec moi sur les moyens d'établir chez moi un détachement chargé de me défendre (2) »

Ces injures et ces menaces, loin de troubler Montaîembert, excitaient sa nature généreuse et combative. Il n'avait que mépris pour la popularité révolutionnaire. « La seule popularité que j'ambitionne, déclarait-il, est celle des citoyens courageux qui, au milieu des passions déchaînées^ savent rester debout, qui ne se laissent pas entraîner par le torrent de l'erreur et du mensonge, mais demeurent inébranlablement attachés aux deux bases de toute vraie politique, le bon sens et le bon droit. » Il avait dit aussi, au mois de décembre 1849, en réclamant le rétablissement de l'impôt sur les alcools : « Je ne sais pas si le discours que je fais aujourd'hui ne me coûtera pas ma réélection... S'il me la coûte, je le dis avec assurance, c'est le discours dont je m'honorerai le plus. (3) »

Dans cette discussion sur la réforme électorale, qui fut enlevée au pas de course, en quelques séances, Montaîembert se montra le champion le plus intrépide de la loi. On se faisait fête d'entendre sa parole brûlante, tour à tour ironique et amère, sincère jusqu'à l'imprudence,

(1) La Voix du Peujjle, 5 mai 1850.

(2) Lettre au comte F. de Mérode, 14 mai 1850.

(3) Œuvres de Montaîembert, Discours, III, p. 336.

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