LA LOI DU 31 MAL
agressive le plus souvent, mais parfois presque suppliante quand elle plaidait la cause de la société menacée (1). Dès que M. Dupin eut prononcé son nom, tous les bancs se garnirent; amis et adversaires se turent comme par enchantement. L'orateur releva d'abord la critique faite au projet, de violer la Constitution : «... Non, nous n'avons pas voulu porter la moindre atteinte à la Constitution... Si nous l'avions voulu, nous sommes gens à vous le dire, nous vous l'aurions dit. »
Et après avoir raillé ces républicains de la veille, ces conspirateurs émérites qui, ayant passé leur vie à attaquer les pouvoirs établis et les constitutions précédentes, réclament pour leur œuvre nouvelle une idolâtrie injustifiable...
<( Savez- vous, dit-il^ quels sont les ennemis de la Constitution?... Ce sont ceux qui permettent au socialisme de la prendre pour enseigne. Ce sont ceux qui la représentent comme toujours violée et prèle à l'être, qui en font une sorte de vestale pour rire dont la pudeur dérisoire serait la fable des carrefours et la risée des nations... Voulez-vous aller à Rome venger l'honneur de la France et suivre les traditions de la fille aînée de l'Église? La Constitution s'y oppose. Voulez-vous réglementer le droit de réunion, mettre un terme aux scandales des clubs? La Constitution s'y oppose. Voulez-vous empêcher les excès delà presse? La Constitution s'y oppose. Voulez-vous rendre la liberté, la vérité au suffrage universel ? La Constitution s'y oppose. Il suit de là que chaque fois que ce malheureux pays cherche à se débattre sous l'étreinte du socialisme, chaque fois que cette société aux abois crie au secours, entre elle et le salut, entre elle et l'honneur, entre elle et le bien, on place toujours la Constitution comme une barrière ou comme un abîme. »
Puis, sans craindre les murmures de la Montagne, l'orateur indique nettement le but de la réforme proposée :
« Que voulons-nous? Nous voulons défendre la société par tous les moyens que la Constitution permet et que la justice ne réprouve pas. Nous voulons la guerre légale au socialisme, afin d'éviter la guerre civile... Nous voulons commencer contre l'anarchie une expédition de Ro?ne à l'intérieur. On croit nous enfermer dans la Constitution comme dans une espèce de circonvallation; nous avons trouvé une issue, Vissue du domicile-, nous avons le droit et le devoir d'en profiter. »
(1) De la Gerce, Histoire de la seconde République.
En terminant, Montalembert se retourne vers ses amis et les supplie de prendre énergiquement l'offensive...
« Nous avons pour nous le droit et la force, s'écrie-t-il, .je ne veux pas douter im instant que nous ayons le courage. [înterriiptions à gauche.) On a dit dans un journal démocratique, le plus répandu de tous et qui n'a été désavoué par aucun de ses confrères, que nous, vos dix-sept collègues chargés de préparer la loi, nous avions dévoué nos têtes aux dieux infernaux de la Révolution. (Exclamations à gauche. Vive approbation à droite.) On sait ce que cela veut dire. L'histoire des hauts faits de vos ancêtres est là pour nous apprendre ce que cela veut dire, ce que c'est que les dieux infernaux de la Révolution : c'est le choix entre l'échafaud de la Terreur ou le poignard démocratique qui a tué Rossi. [Approbation à droite.)
(( Eh bien, ce sort je l'accepte et je le préfère, je le préfère mille fois à rinfamie et au mépris écrasant dont la postérité accablerait ceux que la France aurait chargés de la sauver et qui, en proie à une pusillanimité sans exemple et sans excuse, auraient livré la patrie déshonorée, la société trahie, la France éperdue, à la servitude, à la honte et à la barbarie que vous lui préparez. » {Applaudissements prolongés.)
Dans son journal, Montalembert constate lui-même son n grand succès et l'exaspération des démocrates ». Cette loi, que M. Emile Ollivier appelle « le Fructidor de la seconde République », fut votée le 31 mai par 433 voix contre 241. Deux mois après, la Législative se prorogea. Chargé du rapport relatif à cette mesure, Montalembert put, en toute justice, rendre à l'Assemblée le témoignage d'avoir noblement gagné le repos qu'elle s'accordait. Ses votes sur l'expédition de Rome, sur la liberté d'enseignement, sur les caisses de retraite, les sociétés de secours mutuels et l'assistance publique, lui assurent une des premières places entre toutes les Assemblées françaises.
Les députés se dispersèrent donc le 11 août, pleins d'agitation et d'inquiétudes diverses. 1852 approchait, échéance redoutable, où tous les pouvoirs devaient être renouvelés, où les révolutionnaires avaient juré de prendre leur revanche. « Aucun de ceux qui vivaient alors, a écrit plus tard Mon-