‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 48 sur 242 · LETTRE DE L'ARCHEVEQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

LETTRE DE L'ARCHEVEQUE DE PARIS

termédiaire, toute hiérarchie, toute discussion raisonnable, toute résistance légitime, toute individualité, toute spontanéité. Le Pape et l'Empereur n'étaient pas l'un toute l'Église et l'autre tout l'État. D'un côté, il y avait des évêques et des conciles avec une autorité réelle; de l'autre, il y avait des éléments aristocratiques et démocratiques qui avaient leur place et leur droit.

« Sans doute il y a des temps où le Pape peut s'élever au-dessus de toutes les règles, qui ne sont que pour les temps ordinaires et où son pouvoir est aussi étendu que les nécessités de l'Église, comme il y a des cas où dans les sociétés civiles, ainsi que nous venons de le voir, le pouvoir politique peut s'affranchir des lois et sauver le pays malgré elles ; mais ce sont là des circonstances exceptionnellement transitoires. Lés ultramontains anciens en tenaient compte, mais ils ne faisaient pas de l'exception la règle. Les nouveaux ultramontains ont poussé tout à l'extrême, et se plaçant au sommet pour ainsi dire de la notion du pouvoir, ils ont raisonné à outrance contre toutes les libertés, celles de l'État comme celles de l'Église. Sans doute, on a abusé beaucoup de ce mot de liberté. Il y avait de soi-disant libertés politiques et de soi-disant libertés religieuses qui, par une pente contraire, menaient les unes à la destruction du pouvoir civil, les autres à la destruction du pouvoir ecclésiastique; mais les abus n'ont jamais rien prouvé, et la sagesse comme la vérité consiste à marcher entre les abus opposés et les abîmes qui s'ouvrent de part et d'autre.

« Si de pareils systèmes n'étaient pas de nature à compromettre les plus graves intérêts de la religion dans le présent et surtout dans l'avenir, on pourrait se contenter de les mépriser; mais, quand on a le pressentiment des maux qu'ils nous préparent, il est difficile de se taire et de se résigner. Vous avez donc bien fait. Monsieur le comte, de les stigmatiser... (1) »

— « Votre lettre, Monseigneur, répond Montalembert, m'a pénétré de reconnaissance et de satisfaction. Toutes les pensées, toutes les paroles qu'elle renferme sont d'accord avec mes convictions les plus intimes... Oui, vous avez mille fois raison, et je ne me lasse pas de le répéter sous toutes les formes : quand nous défendions naguère, nous autres ultramontains de la veille, les droits du Saint-Siège, de la justice et de la vérité contre le gallicanisme des légistes et des universitaires, l'école ultramontaine était une école de liberté. On veut la transformer en une école de servitude, et on n'a déjà que trop bien réussi dans cette déplorable tentative. Des hommes lâchement serviles dans l'ordre temporel et insolemment oppressifs dans l'ordre spirituel, s'efforcent d'établir entre le catholicisme ultramontain et le despotisme une abominable solidarité. Gomme vous le dites si bien. Monseigneur, ils renversent à la fois les lois fondamentales de la société et de l'Église, en refusant tout droit aux peuples, toute force

(1) W Sibour, archevêque de Paris à Montalembert, 10 septembre 1853.

à la raison, toute liberté aux évêques, toute tolérance même civile à l'erreur. Us ont aujourd'hui gain de cause auprès des esprits superficiels et peureux : le courant du moment entraîne les masses dans le sens du pouvoir absolu et, pour remonter ce torrent, il faudra une dose de courage et de bon sens qui se trouve rarement dans les cœurs vulgaires... (1) »

(1) Montalembert à M^ Sibour, 23 septembre 1854.

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