‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 49 sur 242 · LA RENAISSANCE DU CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE DU CORRESPONDANT

Le courage ne manque point à Montalembert. Sans s'inquiéter des graves difficultés qui l'attendent, il décide de se jeter au travers du torrent. Mais de quelle manière agir sur l'opinion? Avec les lois draconiennes qui régissent la presse," on ne peut songer à fonder un journal. Après bien des réflexions, Montalembert s'arrête à l'idée de relever le Correspondant. Depuis sa fondation en 1828 (1), cette revue a subi de nombreuses vicissitudes, tantôt brillante et pleine de vie, tantôt obscure, languissante et sur le point d'expirer. Jamais du moins elle n'a failli à son but primitif, prêcher l'alliance du catholicisme et de la vraie liberté. Montalembert ne se flatte pas d'ailleurs d'arrêter le courant presque invincible qui entraîne le clergé et les catholiques vers les doctrines absolutistes, mais d'élever contre elles, au nom de l'honneur chrétien et des véritables intérêts religieux, une protestation incessante, de fournir aussi aux âmes indépendantes qui partagent ses appréhensions et ses répugnances, un lieu de refuge et l'occasion de se grouper pour défendre l'Église sur tous les terrains.

Tout d'abord, il s'occupe de recruter ses principaux collaborateurs. Le premier auquel il s'adresse est Albert de Broglie. Sous la monarchie de Juillet ils se connaissaient à

(1) Voir notre premier volume, p. 81.

peine et combattaient dans des camps différents. Le jeune prince était catholique, mais doctrinaire et gallican. Les événements de 1848 et des années suivantes l'ont éclairé; il s'est rapproché des catholiques militants. Montalembert a tout de suite compris quelle précieuse recrue îa Providence lui envoyait, et quels services rendrait à l'Église ce descendant d'une race illustre, animé d'une foi profonde et doué d'un talent supérieur. L'entente parfaite sur les idées et la situation établit bientôt entre eux une amitié réciproque. Dès le 4 décembre 1853, le prince écrivait à son nouvel ami :

« ... Je jouis de me trouver en pleine sympathie politique et religieuse avec le petit. noyau de catiioliques libéraux qui veut bien m'appeler dans ses rangs... Je sais presque bon gré aux événements qui, en modifiant un peu et mes opinions et celles de tout le monde, me permettent de me trouver aujourd'hui entièrement d'accord avec les plus éminents de mes coreligionnaires. Aussi, quand vous me parlez du temps où nous étions adversaires (c'est vous qui vous servez de ce mot qui implique plus d'égalité qu'il n'y en a même aujourd'hui et qu'il n'y en avait surtout alors), vous me rappelez une époque qui me semble antédiluvienne. Que d'événements écoulés et déjà presque oubliés! A quelle profondeur la terre a été remuée! Depuis cette époque, j'ai trouvé chez vous le plus aimable accueil et j'ai placé dans votre famille une affection que le temps et le malheur consacrent chaque jour davantage.

« En me reportant à ces souvenirs lointains, je trouve que vous aviez dès lors donné, avec une netteté et une force incomparables, la vraie devise de notre âge, l'union du catholicisme et de la liberté. Peut-être portais-je un meilleur jugement de quelques personnes et du danger de certaines alliances et de certaines attaques. Puis vous donniez parfois à votre liberté religieuse les apparences d'une hostilité implacable contre le vieux libéralisme politique de M™« de Staël et de Royer-Coliard; sentiment fort mélangé, j'en conviens; souvent injuste et ingrat pour l'Église, mais qui a pourtant rendu, même contre la tyrannie des consciences, de glorieux combats. Vous faisiez peut-être ainsi à la liberté religieuse des ennemis, même parmi les amis ordinaires de la liberté.

« Tous ces malentendus se dissipent aujourd'hui et j'espère que le temps n'est pas loin où les libéraux de toute sorte marcheront ensemble. Former un parti franchement catholique et franchement libéral, en y réunissant les néophytes de toute espèce, et les catholiques devenus libéraux et les libéraux devenus catholiques, me paraît la meilleure œuvre à laquelle on puisse travailler et notre unique chance de salut. C'est le seul moyen d'épargner à l'Église une nouvelle réaction d'impiété, et à la liberté, quand elle renaîtra, de nouveaux égarements révolutionnaires. Travaillez-y, mon

Page 1