‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 50 sur 242 · LES RÉDACTEURS DU CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

LES RÉDACTEURS DU CORRESPONDANT

cher Comte, avec votre grand talent et votre infatigable activité. Songez à tous les moyens de propagande soit publique, soit personnelle qui peuvent hâter ce résultat. Je serai trop heureux si le nom que je porte et ma bonne volonté peuvent vous y aider en quelque chose... (1) »

Aussi M. de Broglie accueiile-t-il avec empressement l'idée de relever le Correspondant : « Son adhésion est pleine et entière, écrit Montalembert... Il est tout à fait avec nous et en tout. (1) »

M. de Falloux, au contraire, résiste longtemps : il objecte sa faible santé et son éloignement de Paris. Légitimiste militant, il craint de ne pouvoir mener une action commune avec un orléaniste comme Albert de Broglie. Celui-ci nourrit en effet contre les légitimistes bien des préventions. Pour comble, en 1854, M. de Falloux brigue le fauteuil académique de M. de Sainte -Aulaire qui l'a désigné pour son successeur. Le vieux duc de Broglie se porte contre lui, est élu, et l'alliance devient plus difficile encore.

« Je vous en supplie, mon cher ami, écrit Montalembert à M. de Falloux, ne vous laissez pas arrêter par les inconvénients que vous avez signalés à M. Foisset et qui se rapportent surtout à la personne du prince de Broglie. Songez d'abord qu'il y a des inconvénients partout et en tout. Jamais on n'a rien tenté d'utile et de bon sans rencontrer des obstacles immenses, sans s'exposer à des blâmes nombreux. Ne perdons pas de vue Vessentiel. Il faut à la fois une action et une transaction. Il faut agir contre l'Univers; il faut transiger entre les différents éléments qui composent la force et la vie de ce qui nous reste. Est-ce à l'auteur de la loi sur l'enseignement que j'ai besoin de prêcher cette nécessité? Certes, il sera bien moins difficile de faire marcher ensemble MM. de Falloux et de Broglie qu'il ne l'a été de faire concourir à la même œuvre MM. Thiers et Dupanloup, MM. Cousin et Montalembert. Laissez-moi donc la satisfaction de travailler, d'après vos exemples, à cette tâche si inférieure à celle où vous avez réussi. (2) »

Mais M. de Falloux demeure de glace et, plus d'une fois encore, Montalembert doit revenir à la charge :

«... Je vous reproche, cher ami, de ne pas croire assez à la force des idées, des paroles, des efforts souvent obscurs et en apparence inutiles ,

(1) Le prince de Broglie à Montalembert, 4 décembre 1853.

(2) Montalembert à M. de Falloux, 18 juillet 1855.

mais dont l'ensemble constitue la vraie direction des âmes et des événements pour l'âme et l'honneur. Vous croyez trop à la politique et aux •politiques. Leur impuissance et, j'ajouterai leur incapacité, est cependant mieux démontrée encore que celle des bons jeunes gens dont vous vous moquez quelquefois. Quanta moi, pendant toute ma carrière, j'ai marché d'échec en échec, d'avortementen avortement et cependant je ne suis pas encore découragé; je veux marcher et lutter encore... non seulement contre le fanatisme de rUnivers, mais surtout contre le scepticisme de la jeune génération, scepticisme politique et moral plutôt que religieux. On ne demande pas mieux que de dire son Credo, mais à condition de n'être astreint à rien, ni comme croyances, ni comme pratique dans la vie publique... Nous avons tous gémi sur votre silence, qui désoriente la France à votre endroit. On vous croit indifférent, indulgent pour le régime actuel, complice prudent de l'Univers... (1) >5

Lorsque, vaincu partant d'instances, M. de Falloux promet son concours absolu au Correspondant , M™^ Swetchine dit à Montalembert : « Vous avez fait là un véritable coup de maître ! (2) » Et lui-même écrit à Foisset : « Je regarde comme un des exploits les plus méritoires de ma vie le rapprochement que j'ai effectué entre deux hommes aussi distingués sous tous les rapports que M. de Falloux et le prince de Broglie. (3) »

M^"" Dupanloup et M. Foisset sont acquis d'avance. A condition de remonter de temps en temps ce dernier et de ne pas le lancer trop avant dans la bataille, sa collaboration peut être des plus précieuses. Augustin Cochin a depuis longtemps ravi Montalembert par sa rare intelligence, son esprit délicat et plein de saillies, sa piété sincère, son libéralisme élevé et le dévouement passionné qu'il porte à toutes les grandes causes. Il met au service du Correspondant sa plume et ses idées.

Tout d'abord Lacordaire hésite : non point qu'il ne partage les sentiments de Montalembert ; il les exagère plutôt ; il n'est pas seulement sévère, il est dur pour l'école de /' Univers. « Mais, dit-il, un prédicateur, un restaurateur d'ordre religieux, un directeur de maison d'éducation ne peut être un polémiste actif et vigoureux, surtout contre des gens dont l'insolence et la

(1) Montalembert à M. de Falloux, 13 octobre 1855.

(2) M. de Meaux, Mémoires inédits.

(3) Montalembert à Foisset, l"" mai 1855.

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