UN ARTICLE DU PRINCE DE BROGLIE
nion dans les genres les plus divers, on remarquera aisément que la religion, loin d'être en faveur et en progrès, voit au contraire s'éloigner d'elle ceux qui paraissaient naguère s'en approcher. Si ce danger n'est conjuré, on peut s'attendre, avant peu d'années, à une violente éruption d'incrédulité.
A quoi attribuer un changement si menaçant? Les causes en sont complexes. M. de Broglie l'attribue en grande partie à la manière déplorable dont la religion a été défendue depuis 1852. Au lieu de la défendre comme un homme de bien se justifie, en appelant à son aide la vérité et son innocence, on la défend comme un duelliste de profession relève un démenti, sans se soucier d'éclairer son adversaire ou de rétablir l'exactitude des faits.
— L'opposition de la foi et de la raison est le grand thème de tous les adversaires du christianisme. Or les polémistes religieux dont il s'agit ne cessent de dénoncer et de vilipender tous les efforts, tous les progrès de la raison humaine. « Toutes les fois qu'ils parlent de la raison, on dirait qu'ils voient passer une ennemie qu'ils menacent du geste, et sur laquelle ils se précipiteraient si une main prudente ne fermait sur eux les grilles du sanctuaire. »
— La société moderne, fondée sur les principes de 1789, se vante d'être tout entière l'œuvre de la raison humaine. Or, s'il y a une opposition radicale entre la foi et la raison, il doit y avoir une hostilité irréconciliable ;entre la société présente et l'Église. C'est ce qu'affirment les incrédules, c'est ce que déclarent également les polémistes en question. Pour eux toute la société moderne est radicalement excommuniée. Tout est mauvais, anti-chrétien, anti-catholique dans les principes de la révolution, excepté pourtant le second Empire qui se réclame de ces principes.
— Au premier rang parmi les principes de 1789, figure une liberté précieuse, inscrite dans tous nos codes et à laquelle toutes nos constitutions depuis soixante ans ont rendu hommage, c'est la liberté des cultes et de la conscience. L'incrédulité déclare que l'Église est l'ennemie irréconciliable de cette liberté et qu'elle ne l'acceptera jamais de bonne foi.
— Vous avez raison, répondent nos polémistes. L'intolérance civile est un article de foi pour tout catholique et la liberté religieuse une hérésie. L'Église châtie les hérétiques par la force quand elle peut, où elle peut, tant qu'elle peut. Si elle les tolère quelquefois et quelque part, c'est comme on supporte un mal nécessaire, en cherchant à s'en débarrasser le plus tôt possible.
— Il y avait enfin une vieille calomnie représentant l'Église comme l'alliée naturelle de toute tyrannie et l'adversaire de toute liberté publique. L'incrédulité l'avait presque abandonnée; la polémique religieuse l'a reprise pour son compte, prêchant comme un dogme le pouvoir absolu, proscrivant comme des fruits de l'orgueil humain toutes les garanties de liberté individuelle et politique.
Ainsi l'Église est l'ennemie de la raison, de la société moderne, de toute liberté religieuse et politique. Ces quatre points sont accordés de part et d'autre. L'incrédulité les affirme, la polémique religieuse, loin de les contester, les développe et les amplifie.
« Ainsi, conclut M. de Broglie, ainsi s'éclaircissent nos rangs, ainsi se grossissent ceux de nos adversaires; ainsi s'arrête et se détourne le fleuve qui coulait vers nous; ainsi se prépare contre la religion, une des réactions les plus redoutables qu'elle ait encore eu à affronter. Car cette fois ce ne seront pas seulement les mauvaises passions et les préjugés, ses adversaires naturels, qu'elle aura à combattre. On se sera arrangé de manière à mettre contre elle des idées justes et des sentiments nobles; on aura réuni contre l'Église, dans une formidable coalition, non seulement le sophisme des esprits faux, mais le raisonnement des esprits sensés ; non seulement l'orgueil des ambitieux, mais la dignité des gens de bien. On aura mis ensemble, en un mot, dans cette lutte, les bons et les mauvais sentiments du cœur naturel de Thomme. Ce sera une réaction de toute la nature contre la grâce, de toute la raison contre la foi, de toute la société contre l'Église. »
Or les rédacteurs du Correspondant tiennent à le déclarer dès le premier jour, ils repoussent de toute leur énergie ces affirmations communes à la fois à l'incrédulité et à la polémique religieuse.
1° Ils n'admettent point l'antagonisme qu'on se plait à établir entre la foi et la raison. Dans un très beau langage,