LE PROGRAMME DU CORRESPONDANT
conforme à la plus stricte théologie, M. de Broglie trace le domaine de l'une et de l'autre . Il se déclare prêt à combattre le rationalisme sous toutes ses formes ; mais, dit-il, « nous n'avons pas besoin d'aller plus loin et de nous complaire dans l'humiliation de la raison : nous ne sommes point ses ennemis, nous sommes ses défenseurs modestes, et, si nous osons ainsi parler, ses amis raisonnables... Le langage des chrétiens sur toute raison qui cherche Dieu et le bien, doit être celui d'une affection inquiète qui avertit et qui attend, non celui d'une haine qui outrage, encore moins d'une jalousie qui dénigre. »
2° Ils ne sont pas davantage les ennemis de la société moderne. Cette société, née de la raison humaine, nous offre exactement l'image de ce que peut cette raison, quand elle s'affranchit de tout joug et ne veut en dehors d'elle ni reconnaître aucune limite, ni chercher aucunjcomplément. L'Église doit être pour la société moderne ce qu'est la foi pour la raison, non l'ennemi qui la combat, mais l'autorité qui la règle. Les principes constitutifs de cette société^ et tout d'abord celui de l'égalité civile, sont pleinement compatibles avec l'esprit de la religion; ils ont besoin de trouver en elle un tempérament et un contrepoids.
3° Les catholiques du Correspondant admettent également la liberté religieuse, non point comme un principe absolu et incontestable, non point pour tous les temps et pour tous les pays. Ils reconnaissent l'immense avantage de l'autorité doctrinale et ne veulent rien renier de l'histoire de l'Église au moyen âge. Mais ce qui était possible alors ne l'est plus aujourd'hui, et on ne saurait trouver un autre terrain d'action que la liberté et le droit commun.
4° Enfin les libertés politiques n'ont rien d'incompatible avec la foi catholique. L'Église a été constituée par son divin fondateur, 'de manière à se prêter à toutes les formes politiques, sans s'identifier avec aucune. S'il fallait à toute force la faire sortir de cette noble indifférence, ce serait pour la liberté à .coup sûr que nous réclamerions la préférence, et par une raison bien simple, c'est que l'Église a pour ellemême, pour son culte, pour sa doctrine, pour ses intérêts,
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pour tout son gouvernement intérieur, besoin de la plus grande somme de liberté qui soit au monde.
« Telles sont nos idées et nos convictions, conclut M. de Broglie; tels sont, suivant notre jugement, dans une exacte mesure, mais dans leur pleine franchise, les principes qui devraient gouverner, dans le conflit divers des opinions dont nous sommes témoins, une polémique religieuse qui prend souci de l'avenir de l'Église et se préoccupe de ses périls. Notre ambition serait de les voir soutenir par des champions dignes d'elle, en distinguant toujours avec soin ce qui est facultatif et personnel dans nos convictions, ce que nous avons le droit de défendre avec énergie, mais ce que chacun a le droit de nous contester, de ce qui fait partie de la foi catholique et ne souffre pour des chrétiens ni transaction ni discussion. Nous savons à quoi ces idées exposent ceux qui les professent, de quelles attaques contradictoires, de quels feux croisés ils se verront l'objet. Tournée en dérision par les uns, leur foi sera mise en suspicion par les autres. Une polémique qui goûte beaucoup les personnalités se donnera carrière, à son aise, sur leurs personnes. S'ils peuvent rendre quelques services à leur cause, si leur ligne de conduite est rigoureusement contenue dans ces règles infranchissables posées aux discussions par l'infaillible autorité qui les régit, c'est peu de chose que de tels risques, et toutes les censures humaines doivent leur être indifférentes. Ils auront pour eux, en dehors de l'Église, ceux qui estiment une sincérité courageuse et, parmi les chrétiens, ceux qui veulent consacrer à la foi toutes les forces de leur raison et défendre l'autorité spirituelle avec l'énergie d'âmes libres. (1) »
Montalembert déploie pour diriger le Correspondant la même activité qu'il a mise à l'organiser. Pendant plusieurs années et jusqu'à ce que la revue soit lancée, il se multiplie, il ne quitte plus le gouvernail. Aussi bien la tâche est délicate et complexe. « Le Correspondant ^ dit-il luimême, est une coalition de forces diverses qui doivent agir et prévaloir par leur diversité même. » Entre ces éléments différents, il faut maintenir l'accord. Montalembert y réussit; pas un nuage ne s'élève au sein du conseil. D'ordinaire, on se réunit rue Saint-Guillaume, chez M. Cochin. Comme il n^y a pas de rédacteur en chef, tous les articles à insérer sont distribués entre les divers membres du co-
ll) A. de Broglie, Correspondant, }2lIïw\qt 1856.