‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 55 sur 242 · L'ŒUVRE DU CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DU CORRESPONDANT

collaborateurs en leur rognant parfois les ongles; rien de mieux encore; — mais enfin opposition^ je ne saurais sortir de là; et opposition sans équivoque, sans repentir, sans complicité surtout avec cette odieuse hypocrisie des publicistes officiels, qui prétendent nous donner le régime impérial comme un régime libéral. Et, dans la situation de la France, le silence est une complicité.... (1) »

L'Empire d'ailleurs ne s'y trompe pas et multiplie ses avertissements et ses menaces. Au fond, la plupart des travaux que Montalembert donnera au Correspondant, et en particulier ses études sur les institutions anglaises dont nous parlerons plus loin , sont des articles d'opposition. Il les soumet d'avance au jugement de ses amis Foisset et Cochin, et en reçoit force conseils de modération : «... Je ne vous dépersuaderai pas, soupire M. Cochin, après un long sermon sur la prudence. Vous allez vous ?'ecro6e7/er... Cependant, je vous en conjure pour nous et pour vous, souffrez quelques-unes de mes ratures émollientes... »

— (( Touchez là, vous n'aurez pas ma fille, riposte Montalembert ; c'està-dire que vos objections m'intéressent et m'amusent même extrêmement mais je n'y ferai pas droit... C'est vous, jeunes gens, qui êtes aujourd'hui les sages, les prudents et aussi les mous et les timides. Nous autres, vieux ou mûrs, nous sommes les fous, les violents, les passionnés. Je ne dirai pas les braves, car personne ne l'est par le temps qui court. Vous avez une foule de vertus que nous n'avons pas , que nous n'avons même jamais eues; mais enfin, vous ne pouvez pas avoir la prétention de nous rajeunir... Qu'on me laisse avec mes rugosités, Je suis assez vieux et assez compromis pour qu'on ne rende pas le Correspondant responsable de mes faux pas.... (2) »

Mais, l'œuvre de la revue est surtout apologétique; elle se propose d'abord de servir les intérêts religieux, d'après la méthode résumée plus haut. Qu'on se donne la peine d'en feuilleter la collection depuis 1855 et jusqu'à nos jours. Quelle publication a plus longtemps, plus sagement, plus courageusement défendu l'Église? Quelle autre mérite davantage d'être appelée une grande institution catholique?

(1) Montalembert à Cochin, 15 décembre 1857.

(2) Montalembert à Cochin, 19 janvier 1857.

Mais bornons-nous aux années qui suivent sa transformation et aux principaux articles. C'est dans le Correspondant que Lacordaire publie ses admirables conférences sur la Vie, les plus éloquentes et les plus irréprochables de son œuvre oratoire. C'est là aussi qu'il donne son étude sur Ozanam, au sujet de laquelle Montalembert lui écrit : « Je suis de lavis de M. Veuillot. Il dit dans l'Univers que tu n'as jamais rien fait >de si touchant que ta notice sur Ozanam. Et véritablement, je crois que cette fois il a raison. Jamais, à ce qu'il me semble du moins, ton talent toujours si original et si élevé, n'avait atteint ce degré de délicatesse et de flexibilité. Tout dans cette œuvre est admirable et irréprochable, langage, images et doctrine... Enfin je crois que cette œuvre, en rendant hommage à une douce et pure renommée, accroîtra la tienne. (1) » A la même place et, pour ainsi dire, dans la même chaire, Lacordaire prononce l'éloge de son frère en éloquence, le P. de Ravignan, et de sa maternelle amie, M™^ Swetchine. Il y fait paraître ses Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne, œuvre inachevée, mais dont l'action sur les âmes a été si profonde.

Après Lacordaire, il faut nommer Albert de Broglie ; ses études surl'Église et l'Empire romain au IV® siècle demeurent, en dépit des critiques injustes de DomGuéranger, la meilleure œuvre d'histoire religieuse parue en France depuis cent ans (2). Contestera- t-on que les Moines d' Occident , dont les plus belles pages revinrent au Correspondant, furent une œuvre apologétique de premier ordre? Dans un autre do-

(1) Montalembert à Lacordaire, 4 décembre 1855.

(2) « L'histoire, a écrit Lacordaire au sujet de cet ouvrage, est une des branches de la science qui, en dévoilant ou en obscurcissant la trame des choses morales, peut davantage affermir ou ébranler la vérité. Il ne suffit pas, pour y servir, d'une bonne volonté sérieuse et delà connaissance matérielle des faits ; il y faut une pénétration rare, une sincérité contre soi-même, un discernement profond de la part de Dieu et de la part de l'homme, et dans l'expression des causes saisies, de l'ordre, de la sobriété, du nerf et de l'éloquence. M. Albert de Broglie a sur son front l'auréole de ces grandes qualités. Il voit, il entend, il peint, il anime; la foi l'éclairé de tout son génie et une raison honnête le contient partout dans une mesure qui satisfait. Sa sévérité n'incline pas vers ceux qu'il condamne, et sa modération ne désarme jamais la justice. » Correspondant, septembre 1856.

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