‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 54 sur 242 · LA DIRECTION DU CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

LA DIRECTION DU CORRESPONDANT

mité. Chacun d'eux fait un rapport sur les articles qui lui sont confiés et, d'après ce rapport, l'insertion est accordée ou refusée. Si l'article doit engager la politique ou la doctrine de la revue elle-même, il est soumis à l'examen préalable de tous les membres du conseil. On Juge quel travail nécessite ce contrôle collectif, d'autant qu'aux approches de l'été les directeurs se débandent et partent pour la campagne. Impossible d'imaginer organisation plus compliquée. « J'estime, disait plus tard Montalembert, que la durée de notre œuvre, en présence d'une pareille difficulté, n'est rien moins qu'une sorte de miracle. »

Montalembert exerce sévèrement son droit de censure. Il veut qu'on rejette sans pitié tout ce qui est lourd, terne et ennuyeux, tout ce qui n'est pas catholique, cela va de soi, mais aussi tout ce qui n'est pas franchement libéral.

(c II faut nous être amis, non seulement par la foi, dit-il mais par un ferme et sincère attachement à la liberté, si ce n'est à telle forme précise de la liberté, du moins à la liberté générale, telle que la comporte l'état moral et social que nous voulons servir... Je vous conjure, écrit-il à M. Cochin, n'ayez plus Za fihre molle... Nous avons péché jusqu'ici par excès d'indulgence. J'ai encore sur le cœur certains articles qui, j'en ai la preuve chaque jour, n'ont pas été compris par une grande portion de nos lecteurs. Il faut désormais être impitoyables et agir en triumvirs. Si j'avais, comme Octave, un oncle littéraire à vous sacrifier, je le ferais sur-le-champ. A son défaut, je vous livre tous mes amis à commencer par X... A votre tour, sacrifiez-moi tous vos Cicérons de contrebande... (1) »

Comme il sait en revanche attirer au Correspondant tout ce qui peut l'honorer, lui donner du relief ou de l'éclat! M. de Pontmartin en devient le collaborateur assidu ; MM. Villemain, Saint-Marc-Girardin, de Barante, J. J. Ampère, de Carné, X. Marmier, Wallon, de Champagny, Neltement y donnent d'excellents articles ; M. de Laprade y publie ses plus beaux poèmes. En même temps, une phalange de jeunes écrivains vient se grouper autour de la revue, heureuse d'encourager leurs débuts. Au premier rang, le vicomte de Meaux,

(1) Montalembert à Cochin, 4 février 1856.

qui entrera si avant dans le cœur de Montalembert ; puis Léopold de Gaillard, Beslay, H. et G. de Lacombe, Albert Gigot, Desportes, H. Moreau, etc. iMontalembert entretient avec ses nombreux collaborateurs une correspondance incessante ; il les gronde ou les félicite, il les encourage et les stimule :

« C'est une corvée effroyable, écrit-il à Foisset, que cette direction collective du Correspondant; mais puisque nous l'avons volontairement prise sur nous, sachons ne pas nous en plaindre et marchons gaillardement de l'avant. Vous surtout, mon ami, ne vous laissez pas engloutir par le torrent de vos occupations trop nombreuses et trop diverses. Faites le triage d'une main hardie et rapide... D'ici à un an le Correspondant doit être votre principale affaire, après le soin de votre àme et l'accomplissement de votre devoir de magistrat. Envoyez promener tout le reste. Dans un an, le vaisseau sera à flot ou bien sombré, et vous pourrez alors vous donner du bon temps.... (1) »

Vers quels rivages Montalembert dirige-t-il ce vaisseau et à quoi aboutissent tant d'efforts? Le Correspondant va-t-il devenir un organe d'opposition politique? Oui, certes. Tant que l'Empire ne sera pas parlementaire et libéral, Montalembert le combattra par tous les moyens en son pouvoir.

« Si l'Église de France, dit-il, avait imité le Saint-Siège et s'était contentée de témoigner au pouvoir impérial une bienveillance digne et une neutralité politique,... on concevrait fort bien la possibilité d'une œuvre catholique oii l'élément politique serait neutre ou insignifiant, et où dominerait l'élément littéraire, scientifique, etc.

« Mais les choses n'en sont pas là. Après ce qui a été dit et fait dans le camp catholique pour identifier la cause de l'Église avec celle de l'absolutisine, je tiens pour inutile et nuisible toute œuvre de polémique catholique qui ne professe pas en première ligne l'indépendance politique.

« Or, l'indépendance, on ne le sait que trop, sous le régime actuel, c'est l'opposition.

« — Opposition constitutionnelle, comme le prêche M. de Girardin, je le veux bien; je suis le moins dynastique des hommes et j'accepterai la liberté de toutes les mains, même des plus sales. — Opposition mitigée, condamnée, ou, pour mieux dire, ramenée à la prudence, à la mesure, à la sagesse, par le tact de M. Gochin, qui rend un très grand service à ses

(1) Montalembert à Foisset, 3 novembre 1855.

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