‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 59 sur 242 · ÉLECTION A L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

ÉLECTION A L'ACADÉMIE

vérité. Si la guerre doit recommencer, je ne vous la ferai jamais, j'espère bien, qu'avec équité et courtoisie. Tel est, comme vous dites, l'état de mon âme... (i) »

Deux ans plus tard, le siège de M. Droz étant devenu vacant, l'ancien président de la Chambre des Pairs, M. Pasquier, engagea vivement Montalembert à se présenter. La sympathie du vénérable Chancelier pour son jeune collègue datait du procès de l'école libre et s'était accrue avec les années. Peut-être n'a-t-on pas oublié, qu'après le discours sur le Sunderbund, le président descendit de son siège et embrassa l'orateur en pleurant de joie. Malgré ses 85 ans, il s'occupa de la candidature de son ami avec une sollicitude paternelle. Par ses relations avec le prince Louis et son récent rapport sur le dimanche, Montalembert avait fort irrité les parlementaires ; le Chancelier triompha de toutes les résistances et assura l'élection. Elle eut lieu le 9 janvier 1851. « Le bon vieux Dupaty, écrivit ce jour-là Montalembert, vient m'annoncer ma nomination à l'Académie française à la majorité considérable de 25 voix sur 30 votants. Je m'attendais trop à ce résultat pour en être très ému. Cependant j'en remercie Dieu, car cet honneur conféré par des adversaires politiques et religieux après mon rapport sur le Dimanche, acquiert toute l'importance d'une victoire pour la bonne cause. (2) »

Montalembert doit, selon l'usage, prononcer l'éloge de son prédécesseur. M. Droz a vécu longtemps et beaucoup écrit. Ses œuvres, fort oubliées aujourd' hui, embrassent les sujets les plus variés, littérature, histoire, philosophie, économie sociale et politique. Montalembert les lit avec conscience, les juge de même ; mais sa nature expansive, abondante, cicéronienne, l'entraîne trop loin; le discours écrit contient 85 pages et se trouve être deux fois plus long qu'il ne conviendrait. Que résoudre ? Le courage lui manque pour faire les abréviations nécessaires et il écrit à son fidèle Foisset : « Je m'en sens incapable et je vous passe le couteau

(1) Montalembert à Cousin, 14 décembre 1848.

(2) Chapitre P% p. 18. Jovrnal, 9 janvier 1851.

d' Abraham, en vous conjurant d'être impitoyable, de supprimer tout ce qui est faible, banal, superflu.... (1) »

Se figure-t-on l'embarras du bon Foisset, attelé à cette besogne chirurgicale? « ... Quel ingrat labeur vous avez imposé à mon amitié, s'écrie-t-il ! Biffer sans pitié des pages entières qui vous plaisent qui vous émeuvent, appliquer le lit de Procuste aux membres vivants de son ami !

Bis nostrae cecidere manus...

« Et pourtant je vous suis plus reconnaissant que je ne puis le dire de ce témoignage inouï d'une confiance sans mesure et sans limites... (2) » Après cette plainte, il se meta l'œuvre, coupe d'abord quinze pages, puis dix autres, puis quatorze encore, et renvoie le manuscrit réduit de moitié. Montalembert subit toutes ces coupures avec docilité et remercie son ami de son courageux dévouement.

La réception est fixée au 5 février 1852, et Montalembert nous en fait dans son Joii?mal un récit touchant : « ... Enfin ce grand jour arrive, dit-il, et se passe heureusement. Je me lève tard, quoique ayant peu dormi. Je prie de mon mieux et m'humilie tant que je puis devant Dieu, et, fortifié par l'invocation spéciale de N.-D. de la Salette, je pars pour l'Institut. La séance de l'Académie s'ouvre à deux heures. Aucun des pronostics fâcheux lancés contre moi ne se réalise : non seulement on n'a pas fait le vide autour de moi, mais, depuis la réception de M. Royer-Collard en 1827, on n'a jamais vu une telle affluence, une foule plus élégante ni surtout plus sympathique. Je puis lire mon discours qui dure une heure et demie en restant debout, malgré ma faiblesse (3). Il est admirablement accueilli par l'auditoire ; les applaudissements éclatent à chaque moment, surtout au passage le plus hardi contre l'égalité.... (4) »

L'orateur nous montre M. Droz traversant jeune encore la

(1) Montalembert à Foisset, 21 novembre 1851.

(2) Foisset à Montalembert, 26 novembre 1852.

(3) Montalembert venait d'être sérieusement indisposé.

(4) Journal, 5 février 1852,

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