L'ANGLETERRE
Louis Veuillot n'aimait point l'Académie française. « J'y entrerai, disait-il plaisamment, quand le ministre de la police en nommera les membres. » Volontiers accusait-il la célèbre Compagnie d'avoir été le grand dissolvant du parti catholique. « Il y a là, écrivait-il, plusieurs sirènes dont l'influence est redoutable sur certains esprits. M. de Montalembert, si supérieur à la plupart de ces fameux personnages, a été leur écolier et les regarde toujours comme ses maîtres. Leur habileté l'enlace, leur renommée lui impose, il leur voit toujours des mines d'oracle, il craint leurs épigrammes et se laisse gagnera leurs cajoleries. (1) ;> Est-il vraiment nécessaire de réfuter ces assertions? Le simple récit des faits y suffira.
Jusqu'en 1848, Montalembert n'avait point songé à l'Académie. Aux obsèques de Chateaubriand, Cousin lui dit : « C'est à vous de remplacer l'auteur du Génie du Christianisme. Présentez-vous : je serai fier d'être le patron de votre candidature. » L'idée flatta Montalembert. De son côté, Cousin rêvait de devenir député de Paris, où il n'avait d'ailleurs aucune chance de passer. Il vint solliciter les suffrages des
(1) Louis Veuillot, le Parti catholique, p. 124.
M0NT4LEMBERT. — III. 0
catholiques : « Certainement, mon cher Monsieur Cousin, répondit Montalembert ; mais nous avons décidé de n'accorder nos voix qu'aux partisans de la liberté d'enseignement. » Cousin se retira fort mécontent. A quelque temps de là, dans son discours sur la Constitution, Montalembert signala les tendances socialistes de l'Université et se permit, en passant, de railler le Dieu vague de r éclectisme. Cette fois, la colère de Cousin fut au comble ; il écrivit à Montalembert qu'il se dégageait et appuierait M. de Noailles pour le fauteuil de Chateaubriand :
« ... Je suis resté stupéfait et j'ai fait sur cela plus d'une réflexion. Me demander l'abandon de mes opinions pour me faire entrer à la Chambre m'a paru aussi extraordinaire que si je vous avais demandé l'abandon des vôtres pour vous faire entrer à l'Académie. Depuis, je ne vous ai pas revu. Mais voilà que, cet été, à propos de je ne sais quoi, à la Chambre, vous faites une philippique contre l'Université, qui prêche, dites-vous, le communisme. A la bonne heure: mais, dans cette diatribe, vous me mêlez, ou du moins mes leçons de la Faculté des lettres sur V éclectisme. L'éclectisme, bon Dieu! Après le 24 Février! Je ne suis pas l'Université, mais je suis un peu l'éclectisme.
(c Demandez à vos deux collègues, M. Fresneauet M. Leroux; c'était une attaque personnelle...... Pour moi, je me crois au moins dégagé. Tel est
l'état de mon âme (1) »
« — Mon cher Monsieur Cousin, répondit Montalembert, je viens de relire mon discours de septembre dernier, qui vous a, dites-vous, dégagé de votre parole; je ne puis pas y trouver un seul mot offensant pour vous, et je m'assure que tout juge impartial sera de cet avis, à moins de vous prendre pour ce Dieu vague de l'éclectisme dont vous me reprochez d'avoir médit. Si je voulais récriminer, je vous dirais que ce discours n'a été fait qu'après votre manifeste inséré dans le Constitutionnel, et où vous déclarez de nouveau que pas une seule école de France ne devait échapper à la main de l'Université. Je ne sais pas même si vous n'aviez pas déjà imaginé alors de donner au peuple pour antidote à Proudhon et à Raspail la profession de foi du Vicaire savoyard...!
« Du reste, vous me rendez bien fier en me laissant supposer que l'accomplissement d'un devoir de conscience envers ma foi et mon pays me coûte la seule distinction que j'aie ambitionnée de ma vie. Il est rare de pouvoir offrir un tel sacrifice à la cause que l'on aime et que l'on sert comme l'on peut. Je ne puis en savoir mauvais gré à ceux qui me l'imposent, et à vous surtout, avec qui je désire vivement rester en paix et en amitié, toutes les fois que vous n'attaquerez pas ce que je crois être la
(1) M. Cousin à M. Montalembert, 12 décembre 1848.