RAPPORTS AVEC V. COUSIN
tout à votre aise, j'ai mis quelque part une addition sur le christianisme qui ne vous satisfera pas encore, mais qui vous donnera, j'espère, quelque mal à critiquer.
« La vérité est, mon cher ami, que nous sommes des insensés de nous quereller sur des détails, quand nous sommes d'accord sur le fond. Je veux sérieusement et fortement le triomphe du christianisme, non pas tant dans le monde matériel, mais dans les cœurs. Tout ce qui est vrai, grand et beau, peut aller avec tout ce qui lui ressemble. Ne divisons pas les forces de l'âme. Unissons toutes les bonnes causes, religion et philosophie, liberté et monarchie, grande littérature, art, poésie; mettons en commun tout cela pour le service de l'humanité. Formons une juste ligue, à l'imitation et en sens opposé à celle de la détestable philosophie du xvm^ siècle. Ne nous proposons pas tel ou tel but politique particulier, proposons-nous, mon ami, un grand objet, et qu'on ne peut nous interdire, l'amélioration des âmes, l'agrandissement des esprits et des caractères; et de là il ne peut manquer de sortir tôt ou tard un progrès politique, sur lequel on pourra compter, parce qu'il aura des fondements solides... »
Ainsi chante l'harmonieuse sirène. Qui ne prendrait plaisir à l'entendre? Mais Montalembert ne s'y fie pas outre mesure.
Plusieurs écrits importants de Montalembert datent de cette période . Tous paraissent au Correspondant; tous sont inspirés par le regret de la liberté perdue et un sentiment d'opposition très profond, mais très élevé. Le premier de ces travaux remonte à l'année 1853 ; il est consacré à Donoso Cortès, marquis de Valdegamas. A peine Montalembert eut-il rencontré, en 1851, le jeune ambassadeur d'Espagne, récemment arrivé à Paris, qu'il fut sous le charme. Lui-même emploie cette expression et il ajoute :
« Ce sage, ce pénitent, ce fervent chrétien portait en lui le bonheur et le répandait au dehors à grands flots... Jamais personne n'a rendu la religion plus aimable et n'a donné plus d'attrait à la vertu chrétienne. La paix et la félicité qu'il avait goûtées, au moment de sa conversion à Dieu, semblaient s'être gravées en traits ineffaçables dans son cœur et se faisaient jour jusque dans son langag^e et dans son regard. Il avait la vivacité expansive de l'innocence, le tendre et généreux élan d'une âme rajeunie d'avance par l'éternel bonheur. Son œil brillait de la joie
limpide et naïve d'une jeune épousée. La lune de miel de son union avec la vérité durait encore et toujours. »
On n'attend pas que nous racontions ici la vie de Donoso Cortès, sa jeunesse merveilleusement précoce, sa conversion, sa brillante carrière politique; mieux vaut renvoyer le lecteur aux pages de Montalembert; elles sont exquises et fort touchantes. C'est qu'il aimait vraiment son nouvel ami et qu'il en était aimé. Tous deux avaient le même âge, les mêmes goûts, la même éloquence, la même foi ardente. Ils se voyaient souvent et ne se lassaient point de converser. Leur humeur différente, leurs vues opposées en politique, le pessimisme de Donoso et sa tendance au paradoxe n'altéraient point leur mutuelle affection. Us rêvaient de vivre en commun, de visiter ensemble l'Espagne et l'Europe. Hélas! la mort vint déjouer tous ces rêves.
Donoso Cortès tombe malade au mois d'avril 1853. Le 1^' mai, le mal s'aggrave. Montalembert prévenu accourt en hâte. € Hélas! dit-il, ce devait être notre dernière entrevue. Je le trouve déjà très changé, très abattu, étouffant... Toujours son même regard animé, tendre et rempli de douces larmes en regardant le crucifix. Je lui offre en vain les services de tous ses amis... Il ne veut rien. Je lui dis qu'il est ici dans sa vraie patrie, plus aimé et mieux compris en France qu'en Espagne. Je lui parle de la tendresse qu'il nous inspire... Il me dit : « Vous avez un cœur d'ange! « Il se plaint de ne pouvoir prier autant qu'il voudrait. Je lui baise la main et me retire, sans me douter que c'était la dernière fois que je le verrais les yeux ouverts ici-bas. .. . (1) »
Donoso Cortès mourut en effet deux jours après, le 3 mai, dans des sentiments de foi et de piété admirables.
Après avoir rendu hommage aux nobles qualités de son ami, Montalembert fit des réserves sur quelques-unes de ses idées philosophiques et politiques. Bien qu'il servît un gouvernement libéral, Donoso Cortès se défiait de la liberté et penchait vers l'absolutisme. Il ne voyait dans l'homme qu'un malade, ayant régulièrement la fièvre quand il n'a pas le
[D Journal l*"- mai 1853.