‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 64 sur 242 · DONOSO CORTES · texte numérisé non relu

DONOSO CORTES

délire. La Révolution a tellement altéré le tempérament de la société, disait-il, « qu'elle ne peut rien supporter ni en bien ni en mal... Je ne dirai rien sur ce qui est possible à présent : je crois en mon âme et conscience que rien n'est possible ». Montalembert protesta de toutes ses forces contre ce pessimisme désolant, qui sert trop souvent d'excuse à la mollesse des catholiques :

« ... La vie n'est qu'une lutte, écrivait-il, mais la lutte répugne profondément à l'infirmité de notre nature déchue... Il est si commode de n'avoir ni à agir, ni à parler, ni même à penser... Il est si commode de laisser aller les choses, de critiquer tout ce qui s'est fait et même tout ce qui se pourrait faire, en soutenant que si l'édifice est reconstruit avec les mêmes matériaux, il s'effondrera de nouveau. Mais où donc trouver des matériaux nouveaux? Pour construire des gouvernements et des constitutions au temps où nous sommes, y en a-t-il d'autres que les hommes et les idées de ce temps lui-même?... Pour moi, ce sont les ouvriers qui me préoccupent bien plus que les matériaux... Cessons d'absoudre les hommes pour charger les événements et les institutions d'une responsabilité qui ne retombe que sur nous-mêmes. Je ne crois pas qu'on puisse citer un seul malheur de ces derniers temps qui n'eût pu être évité par ceux qui en ont été les victimes, s'ils avaienteuplus décourage, de bonne foi et de bon sens. Je ne connais pas d'entreprise qui n'ait réussi lorsque ses auteurs étaient suffisamment pourvus de ces trois qualités... Ce qui manque surtout à la société moderne, c'est l'énergie du bien... Après tout, ce doit être quelque chose, même aux yeux du chrétien le plus austère et le plus absorbé par la contemplation des choses célestes, que ces efforts, ces sacrifices, ces longs dévouements, cette foi sans cesse renaissante que l'amour delaUberté a produit parmi les hommes. Sans doute l'erreur est là comme partout à côté de la vérité, l'abîme à côté du port. Là aussi les mécomptes sont nombreux, amers, et plus qu'ailleurs d'odieux fantômes viennent usurper la place de l'idéal qu'on avait aimé et servi. Mais la poursuite de cet idéal n'en est pas moins, après celle du salut éternel, la plus noble carrière où puisse s'agiter l'esprit humain, et la mieux faite pour lui rappeler sa divine origine. (1) »

De tout temps, mais surtout depuis l'Empire, Montalembert avait beaucoup apprécié le duc de Saint-Simon. C'est trop peu dire qu'il l'appréciait, il l'aimait. Les Mémoires étaient^ après Bossuet, son livre de prédilection. Il en recommandait la lecture aux jeunes gens, avec, il est vrai, beaucoup de notes»

(1) Œuvres polémiques, II, p. 226.

explicatives. On ne saurait trop appuyer sur cette réserve. (( Il n'y a point, disait-il, de lecture plus utile, point de nourriture plus saine, plus substantielle pour notre jeunesse, si étrangement attiédie et qui se proclame désabusée de l'indépendance, pour un pays lassé de toute lutte régénératrice et tombé en proie aux spéculateurs de tout ordre, enfin pour une société envahie par tous les scepticismes à la fois, où le goût et le sentiment de l'honneur tendeat à disparaître. » Il €Ùt voulu voir se lever, « des entrailles de notre temps », quelque Saint-Simon pour fustiger les platitudes et les apostasies, qu'on croit ensevelies à jamais dans le silence et le succès. A peine entré àTAcadémie, il lui proposa de couronner le meilleur éloge de Saint-Simon, et, quand M. Ghéruel publia, en 1856, la nouvelle édition des Mémoires, il ne résista pas à célébrer dans le Correspondant celui qu'il appelait « un grand homme de bien et d'honneur ». Ses pages débordent de verve et d'ironie. « Votre article sur Saint-Simon est du Saint-Simon, lui écrivait Cochin. Il fera crier, oui, mais surtout crier bravo... »

Nous ne discuterons point les jugements de Montalemberl. Il déclare ne vouloir contraindre personne à partager son en^ thousiasme : nous profiterons de la permission. On peut trouver qu'il passe trop rapidement sur les défauts de son héros pour en grossir les mérites. C'est qu'il y a entre eux plus d'une ressemblance de situation et de caractère. Leur état d'esprit est le même, un esprit de mécontentement et d'opposition. L'un et l'autre protestent avec énergie contre les abus de la monarchie sans limites. Pourquoi ne pas avouer qu'ils ont aussi certains défauts communs ? A un degré bien moindre que Saint-Simon, Montalembert pousse l'indignation jusqu'à la colère et l'invective. « Né orateur comme vous l'êtes, lui disait Foisset, vous avez pour les dissidents des paroles qui jaiUissent de source et qui brûlent comme un fer rouge. Vous n'avez pas conscience de la douleur cuisante que vous causez ainsi à vos adversaires du moment; mais ceux que vous marquez au front le sentent et en gardent le souvenir. » Ajoutons que le caractère moral de Montalembert «st très supérieur. Il est bien plus que Saint-Simon «,.. un

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