‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 65 sur 242 · VOYAGE A LONDRES · texte numérisé non relu

VOYAGE A LONDRES

noble cœur, implacable contre la bassesse, loyal, hardi pour le bien public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur véritablement épris de la vertu. »

Montalembert aime Saint-Simon, mais combien plus TAngleterre ! Sentiment très naturel. N'est-ce pas dans ce pays qu'il est né, qu'il a puisé dès l'enfance le goût de la liberté? On se rappelle ses voyages enchanteurs de 1830 et de 1839. Il y revient seize ans plus tard, au mois de mai 1855, et son enthousiasme grandit encore. Aussi bien, pour recevoir son amant, la vieille Angleterre a dissipé ses brouillards. 11 fait à Londres un temps magnifique. « Pensez, remarque Montalembert, qu'on voit le soleil en plein midi et les étoiles à travers la nuit ! » L'aristocratie anglaise réserve au voyageur le plus chaleureux accueil; les invitations se succèdent, se multiplient dans des proportions effrayantes ; son journal n'est qu'une nomenclature de lords et de ladies, si longue qu'il faut renoncer à la reproduire. Il s'entretient avec les principaux hommes d'État, lord Aberdeen, lord Canning, gouverneur général des Indes, lord Brougham, lord Lyndhurst , Gladstone surtout qu'il visite à plusieurs reprises : « Je trouve en lui, dit-il, un cœur ouvert, une âme droite, une intelligence singulièrement élevée. »

Montalembert apprécie fort Macaulay, malgré les vives discussions qu'ils ont ensemble. « Il me crucifie, écrit-il le 30 mai, par ses opinions inconcevables sur la nature et les avantages des diverses formes de gouvernement. Cet historien whig, ce grand adversaire du despotisme des Stuarts me soutient que le meilleur gouvernement est celui sous lequel la vie humaine se prolonge, que la politique n'est qu'un art qui se perfectionne matériellement comme la chirurgie, que Démosthène était un fripon, et qu'Antipater, le soudard macédonien, avait à lui seul plus de bon sens que tous les orateurs athéniens ! ! ! )> Pour se remettre de cette discussion, Montalembert se plonge pendant trois heures dans les

manuscrits monastiques du British Muséum. Ajoutons qu'il y va fréquemment : c'est sa manière de se reposer de ses fatigues mondaines. Il est fort sévère pour Carlyle, a espèce de faquin paradoxal, qui jouit d'une réputation usurpée et n'a de remarquable que son accent écossais ». En revanche, il goûte beaucoup le D' Manning : « Il me plait et me frappe plus que tous les autres convertis anglais : ses sentiments me semblent tout à fait identiques avec les miens sur l'état général de l'Église et sur les intérêts du catholicisme en Angleterre et ailleurs. » Montalembert ne parlera pas ainsi de Manning à la fin de sa vie.

Il existe dans les environs de Londres deux petits coins de terre française, habités par d'illustres bannis : à Twickenham résident le duc d'Aumale et ses frères; à Glaremont^ la reine Marie- Amélie. C'est en partie pour les visiter que Montalembert est venu en Angleterre. Il s'y rend avec plus d'empressement qu'il n'allait jadis aux Tuileries, et on l'accueille avec une cordialité touchante. Dans son journal il décrit ses impressions sur les princes exilés : « Le duc de Nemours me remercie en termes plus affectueux qu'aucun autre de ce que j'ai fait et dit pour eux, des paroles par lesquelles j'ai interrompu la prescription de l'iniquité commise contre eux... Le prince de Join ville avec qui j'ai un assez long entretien dans sa petite chambre, arrangée comme la cabine d'un officier de marine, a beaucoup plus d'aplomb et de fermeté ; il me charme par son patriotisme, sa confiance dans l'avenir qui n'a rien d'aveugle et son bon sens, sagace, qui le préserve de toute illusion sur la solidité actuelle de l'Empire... Un mot de lui me frappe : « Si jamais, nous revenons en France, il ne faudra exiler aucun Bonaparte. »

Mais plus que tous les autres, le duc d'Aumale séduit Montalembert. Le prince lui fait admirer ses magnifiques manuscrits, ses missels, ses incunables, ses souvenirs d'Afrique^ ses tableaux apportés de Chantilly. « Pendant les deux heures de conversation que j'ai avec lui, je suis complètement satisfait de sa tenue, de son langage, de ses opinions. C'est un vrai prince, viril et fier, religieux et libéral, plein de

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