‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 68 sur 242 · L'AVENIR DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

L'AVENIR DE LA FRANCE

rament national ne comportent pas des institutions pareilles à celles de l'Angleterre! Faut-il donc se passer à tout jamais d'abri, parce que celui de notre enfance a disparu? Faut-il nous résigner à nous passer de liberté, parce que nous n'avons plus d'aristocratie pour la protéger? La démocratie seule reste debout, aveugle, jalouse, ignorante. Travaillons à l'éclairer, à l'organiser, à la moraliser, à la christianiser. L'œuvre est immense, mais splendide. Mettons-nous-y résolument, l'Évangile à la main, et nous triompherons.

« Nous marchons dans la nuit, s'écrie Montalembert en terminant, mais sur un terrain qui nous est connu, où nous pouvons à la fois nous souvenir du jour et l'attendre. Les éclipses n'étonnent que les enfants et n'effrayent que les sauvages. Sachons les traverser la tête haute et le cœur tranquille. Poursuivons de ce triste et intrépide regard dont parle Bossuet, les jeux et les insultes de la fortune adverse.

Donec fortunam criminis pudeat sui.

« Tenons tête au scepticisme comme au fanatisme, à ceux qui professent l'indifférence en matière politique comme à ceux qui prêchent la proscription de toute garantie et de toute indépendance. Au-dessous de notre foi aux vérités divines et à l'autorité infaillible, gardons aussi la foi aux nobles instincts de notre jeunesse, à ces principes de liberté, de justice et d'honneur qui font seuls ici-bas la force et la dignité du moindre citoyen comme des plus grandes nations. Au milieu des découragements, des hésitations, des apostasies qui nous assiègent, que du moins notre voix et notre vie restent d'accord avec notre passé : Manet immota fides. (1) »

(1) Les belles études sur l'Angleterre que nous venons d'analyser, parurent dans le Correspondant en 1855 et 1856. Elles eurent un grand succès ; cinq éditions s'enlevèrent en quelques mois. Dans une discussion à la Chambre des Communes (25 avril 1856) sur le concours pour la nomination aux emplois civils, divers orateurs, parmi lesquels Sir Stafford Northcote, Sir Cornewall Lew^is et M. Gladstone, invoquèrent en faveur de leur opinion l'autorité de Montalembert et lui rendirent un égal hommage. Parmi tant de lettres d'adhésion qu'il reçut au sujet de son ouvrage, deux sont remarquables, Pune du duc d'Aumale qui l'approuve sans réserves, l'autre du prince de Joinville qui contredit ses conclusions. Nous ne citerons que ce dernier :

« Cette liberté, dit-il, dont on apprend à jouir dès l'enfance et dont l'usage sauve les caractères de ces défaillances dont nous voyons chez nous de si tristes exemples, tout cela arrêtera-t-il l'Angleterre sur la pente de la décadence?

« Je suis sur ce point moins affirmatif que vous.

« On n'a pas ici le triste tableau d'une société qui ne croit plus à rien, ne

se respecte plus elle-même et ne pense qu'à jouir à tout prix du présent.

« Mais la vieille confiance des Anglais en eux-mêmes n'existe plus; ils sont inquiets, incertains; ils se croient sans cesse menacés et de partout; et ils se montrent prêts à se lancer dans les aventures les plus hasardeuses pour conjuner des dangers imaginaires.

« L'excès du mal amènera chez nous une réaction salutaire. Mais ici, le mal est plus haut, moins apparent, et il fait des progrès d'autant plus dangereux qu'on les soupçonne moins... »

Le prince de Joinville à Montalembert, Richmond, 21 avril 1856.

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