CHAPITRE VIII
l'opposition au corps législatif. — LA LETTRE A M. DUPIN. LES ÉLECTIONS DE 1857
Montalembert avait interrompu son voyage d'Angleterre pour assister à une session du Corps législatif. C'est là ce qu'il appelait passer de la terre des Vivants dans la mer Morte. On n'a pas oublié ses énergiques protestations de 1852 contre la confiscation des biens d'Orléans. A la fin de cette même année, l'Empire fut proclamé; un sénatus-consulte du 25 décembre diminua les attributions financières du Corps législatif et, en même temps, par la plus injurieuse des faveurs, accorda aux députés une indemnité mensuelle de 2 500 francs. Montalembert indigné songea à quitter le Corps législatif et rédigea même sa lettre de démission :
« Je serais infidèle, disait-il, à l'idée que je me suis toujours faite de l'indépendance et de la dignité de l'homme public, si je consentais à siéger plus longtemps dans une assemblée réduite à un pareil rôle et que l'on prétend consoler de son néant en lui imposant un salaire... Je dois à ce pays et à ma conscience de ne pas prêter mon concours à un mécanisme politique dont tous les rouages sont faussés, à un système qui offre la plupart des dangers et des humiliations du despotisme sans en avoir la franchise, en un mot, à une fiction qui aboutit à rendre un seul homme maître de tout, de la paix et de la guerre, du commerce et de l'industrie, de la fortune publique et particulière... »
Cependant la plupart des notabilités politiques que Montalembert consulta, lui conseillèrent de rester à son poste. Citons seulement le roi Léopold, le général Changarnier, MM. Guizot, Villemain^ Bufl'et et Reichensperger. Une lettre
du P. Dechamps, le futur cardinal de Malines, termina ses hésitations. Cette lettre est du 10 février 1853. A cette même date, on lit dans le journal intime : « Après avoir prié devant le Saint Sacrement, je m'arrête, non sans la plus vive répugnance, au parti que cet homme de Dieu me recommande. Je sens qu'il est le plus pénible des deux, mais aussi le plus politique et le plus méritoire. Dieu veuille seulement m'accorder la grâce et la force nécessaires pour ne pas me compromettre sans retour dans cette voie semée d'épines, de trébuchets et d'abimes. »
C'est donc le devoir seul qui retient Montalembert au Corps législatif. Servir de son mieux l'Église et la France, élever contre les abus du pouvoir absolu une protestation incessante, établir dans l'assemblée un foyer de libéralisme qui plus tard grandisse et rayonne sur le pays, tel est son rêve. Et il se trouve à peu près seul pour Je réaliser, car ses premiers compagnons, MM. de Kerdrel, de xMérode, de Mortemart et quelques autres, se sont retirés, afin de ne pas adhérer même indirectement à la nouvelle dynastie. « J'ai été en cela comme en bien d'autres choses un précurseur, disait-il. . . Le premier j'ai montré, malgré les entraves et les bâillons, les dégoûts et les déboires, les poursuites et les ostracismes, comment il fallait et comment on pouvait lutter contre les triomphes du mensonge et du mal, pendant les cruelles années où j'ai été^ dans le Corps législatif, la sentinelle perdue de la justice, de la liberté et de la dignité du pays. (1) »
Le premier usage que font les députés de leur nouveau traitement, pour bien caractériser l'attitude qu'ils comptent prendre, est de donner un bal à l'Impératrice dans l'enceinte même de la salie des séances. Chacun est taxé à cinq cents francs pour couvrir les frais de la fête. Montalembert refuse
l) Lettre à M. Daru.