‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 7 sur 242 · CATHOLIQUES ET LÉGITIMISTES · texte numérisé non relu

CATHOLIQUES ET LÉGITIMISTES

tôt OU tard le sentimeDt de la justice. » A quoi Montalenibert riposta : a Je n'admets pas que la justice soit personnifiée dans M. le comte de Chambord, comme la foi peut être personnifiée dans l'Église... Ce n'est pas seulement par le déplacement de la royauté, c'est par l'abolition de l'ancienne société tout entière que la justice a été violée... Si on s'en tient à la question des droits, je n'en reconnais pas de plus grands ni de plus sacrés à la maison de Bourbon qu'à la noblesse ou au clergé... Vouloir superposer le privilège le plus excessif et peut-être le moins essentiel de la société hiérarchique et féodale à notre boutique égalitaire et démocratique, cela peut entrer dans une des combinaisons par lesquelles Dieu se plaît à déjouer la raison et la tactique des hommes, mais cela n'excitera jamais ni mon enthousiasme ni ma confiance. (1) »

Du reste, Montalembert jugeait qu'il fallait une restauration dans les idées avant que l'autre fût possible :

« Si vous voulez vous faire accepter par le pays, disait-il aux légitimistes, commencez par le servir sincèrement, avec dévouement, d'après ses goûts et ses volontés, et non en lui imposant à tout prix ce dont il ne veut pas... Après avoir salué la République avec un enthousiasme déplacé, voilà que vous la déclarez impossible, au moment oij vous n'avez rien à lui reprocher et où elle a donné partout aux honnêtes gens le haut du pavé... Vous compromettez par vos ridicules impatiences cette union si laborieusement établie entre les diverses fractions du grand parti de l'ordre, union qu'il eùtété si facile de rendre définitive etjéconde... Vous nous arrêtez, sans prétexte et sans pitié, à moitié chemin de l'œuvre lente mais sûre de la régénération graduelle de notre société malade, à moitié chemin de cette émancipation légale du bien, de l'Église, de la charité et de la propriété religieuse que nous avions si heureusement commencée dans l'enseignement, que nous allions poursuivre ardemment dans le domaine de l'assistance et de toutes les autres institutions du pays... Vous sacrifiez ce bien actuel, certain, incontestable, à une chance éventuelle, problématique... Déjà les préjugés révolutionnaires s'affaiblissaient dans une foule d'esprits : vous allez refouler la bourgeoisie dans le camp du voltairianisme et de la démocratie, réveiller tous ses vieux instincts de jalousie et de répugnance contre le clergé et la noblesse... Voyons, ne vaut-il pas mieux faire, dans des limites sensées et raisonnables, de l'aris-

(1) Montalembert à Charles de Riancey, 31 août 1850.

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tocratie et même de la monarchie sous la République, que de faire de la révolution et du rationalisme sous la monarchie? (1) »

Puis, se retournant vers le clergé et les catholiques :

«... De deux choses l'une, disait-il à l'évêque de Langres, ou le comte de Chambord reviendra régner sur la France ou il ne reviendra pas. Si par hasard il ne revenait pas, à quoi bon compromettre le clergé vis-àvis du pays et de l'avenir, le constituer à l'état d'hostilité latente et systématique contre tous les pouvoirs qui se succéderont, et, dans ce siècle de mécomptes et de surprises, lui ménager une position qui ne saurait manquer d'être à la fois impopulaire et ridicule?... Si, au contraire, Henri V vient s'asseoir sur le trône de ses pères, ce ne seront pas les journaux catholiques qui le ramèneront... Ils ne peuvent agir que sur le clergé et sur quelques fidèles... Or, peut-on croire que le clergé ne soit pas d'avance assez soumis, assez empressé, assez docile envers la nouvelle royauté? Hélas! c'est le contraire qu'il faudrait craindre... Et d'ailleurs, qu'y a-t-il de plus à redouter pour l'Église que la responsabilité prise d'avance des faits et gestes d'un gouvernement quelconque?... Si une troisième restauration a lieu, le clergé paraîtra vainqueur sans l'être réellement. Il l'est aujourd'hui sans le paraître. J'avoue que, selon moi, il faut être insensé pour ne pas préférer mille fois cette dernière situation à l'autre. (2) »

Que voulait donc Montalembert? Il voulait le maintien du gouvernement existant et restait provisoirement favorable au Président.

11 restait favorable par reconnaissance d'abord. A ses amis, qui déjà critiquaient son attitude, il disait : «Il y a mille raisons de le soutenir et aucune de l'abandonner... Je ne vois en lui ni un principe ni une personnalité éminente, et mes sentiments pour lui sont à mille lieues de cette idolâtrie que les légitimistes professent pour leur prince et pour leur principe.. . Je vois en lui un homme qui a rendu les plus grands services à la France, à la société et à la religion. Je me sens son obligé, et je crois que le pays et le monde entier le sont comme moi... )) Puis, rappelant les grands événements qui venaient

(1) Extrait de diverses lettres de Montalembert, spécialement de celle à M. le comte de Vaulchier, 16 mai 1851.

(2) A Mgr Parisis, 8 octobre 1850.

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