RELATIONS AVEC LE PRINCE PRÉSIDENT
de s'accomplir : « Je lui sais gré, ajoutait-il, d'avoir pris pour ministre le catholique le plus sûr qu'on ait vu au pouvoir depuis Suger, d'avoir rétabli avec les armes de la République le pouvoir temporel du Pape, d'avoir accordé à l'Église la liberté d'enseignement et la liberté des Conciles... Et je suis révolté de la sotte ingratitude de ceux qui, aveuglés par les quelques mois de sécurité qu'ils lui doivent, recommencent contre lui cette éternelle guerre de la critique et de l'opposition, qui rend impossible tout pouvoir et toute sécurité régulière en France. (1) »
Le général Cavaignac disait à Montalembert : « Je n'ai été pour vous qu'un expédient, et le Président aussi n'est pour vous qu'un autre expédient. — Général, répondit Montalembert, vous avez parfaitement raison : en politique et, dans un pays comme le nôtre, je ne connais et je n'adopte que des expédients. (2) » — Dans l'état de division où se trouvait la France, le gouvernement de Louis-Napoléon lui semblait le seul possible, le seul capable de maintenir l'ordre et la vraie liberté. « Eh quoi! gémissaient Falloux et les autres, vous croyez à la continence politique d'un Napoléon! Vous ne voyez pas qu'il veut rétablir l'Empire!... — Non, répondait Montalembert, il n'aura ni l'énergie ni la puissance nécessaires pour cela... Du reste, le meilleur moyen d'empêcher le rétablissement de l'Empire, c'est de ne pas rompre avec le prince, de le modérer, de le contenir tout en le surveillant. »
Aussi bien, le prince Louis se montrait plein d'égards pour l'orateur catholique. Il l'invitait fréquemment à l'Elysée; il l'invita même à Compiègne. Montalembert s'y rendit le 13 juillet avec Changarnier et y fut traité avec honneur. Après la messe, où l'évêque de Beauvais reçut« le prince en roi », on fit une promenade aux ruines de Pierrefonds. Le Journal nous décrit le retour « à travers les beaux ombrages de cette magnifique forêt », comment ils s'arrêtèrent longtemps sous un chêne, près de Saint- Jean-du-Bois, et prirent un frugal repas tout en discutant <( sur le caractère antirévolu-
(1) Montalembert au comte Charles de Mellet, 30 août 1850.
(2) Lettre au comte Daru. ,
tionnaire de Napoléon P' ». Le prince affectait des sentiments religieux et libéraux. « Je le trouvais toujours doux et amical, mais souvent triste et contraint, souvent aussi d'un flegme qui me démontait, surtout dans les moments de crise et de péril, où j'aurais voulu le voir plus animé, plus apte aux partis décisifs. » Montalembert n'avait qu'un but en abordant ce candidat mystérieux : lui inspirer des mesures favorables à l'Église ou propres à maintenir la paix sociale.
A la liste des nouveaux recteurs proposés par M. de Parieu, il fît ajouter plusieurs choix excellents. Il obtint de même le chapeau de cardinal pour M^"" Gousset, archevêque de Reims, et pour M^' d'Astros, archevêque de Toulouse, persécuté jadis par Napoléon P^ Ce fut par son influence que le marquis de La Valette devint ambassadeur à Constantinople et revendiqua énergiquement, au nom de la France, le protectorat des Lieux saints^ abandonné par les gouvernements précédents. Le cardinal Antonelli en remercia Montalembert comme d'un service rendu à la chrétienté tout entière (1).
Cependant, Louis-Napoléon poursuivait ses desseins secrets avec une habileté consommée. Qu'il fut simple et sans arrière-pensée d'ambition, comme le veut son plus récent historien, nous ne saurions l'admettre. Dès le lendemain de la prorogation, il se hâta, lui aussi, de visiter son souverain, le peuple. « Laissez-vous aller doucement au courant de l'opinion qui vous devient chaque jour plus favorable, lui disait Montalembert en le quittant : imitez le roi Léopold, toujours prêt à se retirer, si l'opinion tournait contre lui, au lieu de vouloir s'imposera elle. (2) »
Successivement, le prince se rendit en Bourgogne, à Lyon, à Strasbourg et en Franche-Comté. Ses discours insinuants achevèrent de lui gagner les cœurs. Partout il fut reçu en souverain. A Montbard, cependant, près de la Roche-en- Breny, puis àBesançon,des manifestations hostiles seproduisi-
(1) « lononposso non ringraziarla distintamente del interesse con cuiella ha incoragiato il signor de La Valette a prendere a cuore una cosi importante questione ed ho riconosciuto in questa sua premura una nuova prova deir interesse che ella prende in tutto quello puo ridondare a benelicio e gloria di nostra santa religione. » 30 avril 1851.
(2) Lettre au comte Daru et Journal.