LE CORPS LEGISLATIF
« Quand je songe à la conduite de la guerre actuelle, disait-il, je ne vois qu'une seule chose, notre armée; je n'éprouve qu'une seule émotion, la fierté, la profonde et légitime fierté d'appartenir à la race et au pays qui ont produit une telle armée... Elle a versé par torrents le sang le plus généreux et le plus pur que la France ait jamais offert aux nécessités de la guerre et de l'honneur national. Elle a déployé, dès le début de l'expédition, toutes les vertus militaires et, depuis lors, aucune de ces vertus ne s'est démentie, ni le courage, ni l'élan, ni la patience, ni la résignation, ni la discipline, ni l'humanité. Tous, généraux, soldats, officiers, se sont montrés dignes de leur noble mission. Mais si, parmi tant de noms inscrits désormais dans la mémoire nationale, il en était un qu'il fallût entourer d'une gloire spéciale, ce serait le nom de l'intrépide et modeste Ganrobert. Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu, mais mon cœur lui rend un hommage auquel vous vous associez tous. Investi par la confiance impériale de la plus belle mission qu'un homme [)uisse remplir ici-bas, celle de commander à 150 000 Français devant l'ennemi; puis, descendu de ce faîte par un scrupule d'abnégation et de modestie, il va reprendre le commandement d'une simple division dans la même armée, devant le même ennemi, sans murmure, sans regret, sans aucun témoignage d'amour-propre froissé. Messieurs, cela me paraît tout simplement sublime et je ne sache rien de plus moralement beau dans les plus belles pages de l'antiquité et de la chevalerie. (1) »
Cependant les victoires de Grimée et les fêtes de l'Exposition de 1855 contribuèrent à affermir le régime impérial et étouffèrent les protestations de Montalembert. Le Corps législatif les écoutait avec un mélange d'admiration et de crainte. Il était la gloire de l'Assemblée, mais il en était aussi le trouble-fête. « Les députés, dit très bien M. de la Gorce, subissaient dès le début son prestige, puis s'inquiétaient de ses véhémences croissantes, passaient de l'attention courtoise à un silence glacial, du silence au murmure, enfm modelaient humblement leur attitude sur celle des conseillers d'État et ne se sentaient tout à fait rassurés que quand l'orateur s'était rassis. » Quant au public, il restait profondément indifférent aux débats législatifs. Comment d'ailleurs s'y serait-il intéressé, puisqu'il ne les connaissait pas? En dehors d'un procès-verbal officiel, monotone, presque illisible, défense expresse était faite à tous les journaux de parler de ces discussions, soit pour les louer, soit pour les
(1) Séance du 5 juillet 1855.
blâmer, soit même pour donner une idée de Taspect général des séances.
Ajoutons que les comptes rendus altéraient et mutilaient souvent à plaisir la pensée de Torateur. « Chaque fois que je prenais la parole, raconte Montalembert, il me fallait livrer le lendemain matin une lutte acharnée pour obtenir la reproduction tant soit peu fidèle, non pas des paroles que j'avais prononcées la veille, mais des principaux arguments que j'avais employés, — et qui étaient tantôt entièrement supprimés, tantôt remplacés par des non-sens ou des contresens. Chaque phrase, chaque mot devenait l'objet d'une dispute fastidieuse entre l'orateur écourté ou travesti et les familiers de cette nouvelle congrégation de l'Index. On ne devinerait jamais les dégoûts et les déboires que se plaisaient à m'infliger ces valets subalternes de l'autocratie l3yzantine dont nous étions la proie. — « Certes, disait un des moins « servîtes, un certain général Vast-Vimeux, qui avait été notre « collègue à l'Assemblée nationale, certes, il ne faut pas « mettre tout ce qu'il a dit, mais il ne faut pas non plus lui (( attribuer ce qu'il n'a pas dit. » Mais les Revoit, les Boissy d'Anglas et autres plats valets dont je veux oublier les noms, n'avaient pas de tels scrupules. Plus d'une fois, j'ai du me plaindre de leur obséquiosité de faussaires au Corps législatif lui-même, en séance publique, mais sans obtenir de lui la justice qui m'était due, pas plus que l'attention du public, qui semblait alors irrévocablement étranger ou indifférent aux délibérations de ce corps mort, comme nous l'appelions entre nous. (1) »
Comprend-on le dégoût et l'exaspération de Montalembert? « Certes, disait-il encore, si j'ai failli par une trop grande indulgence pour le parjure du 2 décembre,... j'ai cruellement expié ma faute pendant ces six années de purgatoire législatif... L'histoire dira, si elle prend la peine de s'en occuper, quelle fut l'infatigable complaisance et l'incommensurable abaissement de cette première assemblée du second Empire. L'étouffement de la parole le disputait à la prestesse du vote.
(1) Lettre à M. Daru.