M. DUPIN A LA ROCHE EN BRENY
Miitum et turpe pec?^5/Mais nul ne dira, nul ne saura jamais ce que j'ai souffert dans cette cave sans air et sans jour, où j'ai passé six ans à lutter contre des reptiles. (1) »
Cette opposition au Corps législatif ne fut pas seulement pénible et stérile; elle faillit un jour devenir dangereuse. Le 19 août 1853, Montalembert recevait à la Roche en Breny la visite de M. Dupin aîné. « Je le promène tant que je puis par un temps magnifique, dit le JournalinimLQ. Il est comme toujours pétillant d'esprit et de verve, me raconte une foule d'anecdotes impayables et me fait des citations classiques dont je suis ravi. » Le sujet de ces piquantes railleries, on le devine, c'était l'Empire, contre lequel M. Dupin manifestait une vive opposition.
Or, quelques semaines après, le 11 septembre, de retour dans la Nièvre, son pays natal, le même M. Dupin prononçait au comice agricole de Corbigny, un discours qui peut se résumer ainsi : Avant la Révolution (l'orateur s'adresse aux paysans), vous étiez les esclaves des seigneurs, payant la dîme, assujettis aux corvées les plus odieuses, attachés à la glèbe, vendus et transmis avec elle comme de véritables chepteis de bestiaux. Vous avez été affranchis en 1789 par la bourgeoisie et plus tard par Napoléon I", l'Empereur des paysans et des plébéiens. Je vous félicite donc d'avoir par vos suffrages ratifié le 2 décembre et consacré le succès de l'Empereur, dont la fibre répond si attentivement à la fibre populaire.
Ce discours fit grand bruit ; le Moniteur s'empressa de l'insérer, et chacun de dire : C'est l'acte de contrition exigé de M. Dupin pour entrer au Sénat. Avec une inconscience parfaite, l'auteur adressa son allocution à Montalembert, en regrettant qu'il n'eût pu venir l'applaudir à Corbigny. La réponse ne se fit pas attendre.
(l) Ibidem.
« Mon cher confrère et voisin,
(c Vous voulez bien regretter mon absence au Comité de Corbigny je n'y avais pas été invité, et je vous avoue que je m'estime heureux de n'y avoir pas assisté. Je n'aurais pas su dissimuler ma douleur, en entendant le président de la dernière assemblée libre que la France ait possédée, se faire l'écho de M. Troplong, flatter la démocratie au profit du despotisme, et vanter le plébiscite du 20 décembre comme la conquête suprême de 89. Vraiment, les pires ennemis de ce que vous appelez la grande et glorieuse révolution de 1789 ne sauraient, à mon avis, lui faire une plus sanglante injure que de lui donner pour conséquence et pour sanction, un système qui condamne toutes les intelligences au néant, tous les caractères à l'abaissement, toutes les consciences au silence ou à la prévarication. Cet admirable axiome de Bodin : le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit, me paraît une étrange introduction à l'éloge d'une constitution qui donne expressément à un seul homme le pouvoir de tout faire et qui ôte hypocritement à tous les autres le droit d'empêcher quoi que ce soit. « La fibre de l'Empereur, avez-vous dit, répond « attentivement à la fibre populaire. » Il y a fibres et fibres chez le peuple. Il y en a de bonnes et de saintes; il y en a de perverses et de détestables, comme celles que vous avez si bien disséquées dans votre description du Morvan; comme celles qui vibrent lorsqu'on dépouille les gros^ lorsqu'on réveille les souvenirs et les pratiques révolutionnaires, lorsqu'on enlève aux princes de la maison de France leur patrimoine légitime et séculaire. Il fallait, ce me semble, laisser à M. Delangle et à ses pareils, le soin de faire des compliments publics au prince qui a rétabli la confiscation, pour payer sa dette de reconnaissance envers la royale famille dont vous avez été le conseiller et l'ami.
« Pardonnez-moi la franchise de ces observations; mais la lecture de votre discours m'a navré comme ancien collègue, comme confrère, comme Français. Que deviendrons-nous si les hommes qui, sous le noble régime de la liberté, ont conquis la renommée et l'autorité, s'en servent pour fomenter les passions surannées, réveiller les vieilles dissensions et donner raison aux scribes et aux sophistes qui nous déclarent indignes de la hberté et capables seulement de goûter l'égalité sous le niveau de la servitude universelle? Faut-il donc à jamais perpétuer le souvenir de nos anciennes divisions? A quoi bon les éternelles récriminations contre la noblesse? N'est-elle pas assez vaincue, assez humiliée, assez anéantie? Nous assistons à la renaissance du Bas-Empire ; mais où aperçoit-on le moindre symptôme d'une renaissance de la féodalité? Et d'ailleurs, l'histoire, telle que vous l'écrivez, est-elle bien la véritable histoire? Cette nuit du 4 août, dont vous voudriez faire avec raison la fête patronale des paysans, n'a-t-elle pas été l'œuvre spontanée des gentilshommes de l'Assemblée nationale? Les Sully, les Liancourt, les Mathieu de Montmorency, les Lafayette n'étaient-ils pas les vrais et sincères amis du peuple? La magistrature française a fourni à l'histoire des noms immortels; mais en