‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 76 sur 242 · LA PENSION DES PRINCESSES D'ORLEANS · texte numérisé non relu

LA PENSION DES PRINCESSES D'ORLEANS

qu'il appelait ironiquement le corps rïwrt et le corps aux pieds, ijuelques-uns des discours analysés plus haut sont postérieurs au procès Dupin. Pendant la session de 1856, la santé de sa femme l'obligea à partir pour la Franche-Comté. Il s'y trouvait à peine, qu'il apprit la mise en discussion d'un projet de loi qui lui tenait fort à cœur. Le gouvernement impérial proposait d'accorder 600 000 francs de rente aux princesses d'Orléans, dépossédées par les décrets du 22 janvier 1852. Les trois filles de Louis-Philippe devaient recevoir chacune 200 000 francs de pension. Comme elles avaient épousé des princes étrangers, on s'avisait un peu tard que les conventions relatives à leurs mariages revêtaient un caractère international et obligeaient la France. Montalembert jugea ce projet aussi arbitraire que la confiscation elle-même, et adressa pour le combattre une lettre éloquente à M. de Morny, président du Corps législatif. Nous n'en citerons que les dernières paroles :

« S'il y a de par le monde des princes assez humbles, assez oublieux de l'honneur du sang dont ils sont issus, pour accepter un pareil bienfait, je ne veux pas être du nombre des législateurs qui leur infligeront cette humiliation. Je n'obéis en cela à aucune considération de parti ou de personnes; et si jamais des princes de la maison d'Orléans pouvaient être induits à agir de la sorte envers les princes de la dynastie napoléonienne, j'éprouverais les mêmes sentiments et je tiendrais le même langage, car je suis de ceux qui servent la justice et non la fortune.

(c Je vous prie. Monsieur le Président, de vouloir bien donner lecture de cette lettre au Corps législatif et de faire en sorte qu'elle soit mentionnée au compte rendu officiel. (1) »

Les princes d'Orléans approuvèrent cette lettre, en remercièrent l'auteur et protestèrent eux-mêmes contre le projet impérial. Leur sœur, la princesse Clémentine, refusa la pension offerte par le spoliateur; mais le roi des Belges l'avait acceptée d'avance et, se trouvant atteint par la lettre de Montalembert, il s'en plaignit à M. de Mérode. Celui-ci, en excusant son gendre, ne cacha point qu'il partageait ses sentiments :

(I) Montalembert à M. de Morny, 28 juin 1856.

« Sire, dit-il^ les hommes de cœur qui prennent la défense des causes justes et réprouvent courageusement, à leurs risques et périls, les actes d'iniquité, sont vifs et ardents dans leurs expressions. Dans sa haute intelligence, Votre Majesté réserve nécessairement des excuses pour la vigueur parfois extrême avec laquelle ils manifestent leurs sentiments. Ce défaut est rare par le temps qui court chez les hommes honnêtes et, pour mon compte, je les trouve trop souvent dépourvus d'énergie.

« Quant aux princes chargés du gouvernement d'un pays, ils ont des intérêts nationaux à ménager; c'est pourquoi je ne me permets pas de juger l'acceptation que Votre Majesté a cru devoir subir de l'espèce de grâce que l'empereur actuel des Français semble accorder aux enfants de notre Reine de noble mémoire, après les avoir brutalement dépouillés de leur héritage.

«Ce n'est pas sans peine toutefois, et Votre Majesté me comprendra, que j'ai vu son consentement à la prétendue générosité que s'attribue une main spoliatrice et despotique. Grâce aux révolutionnaires de tous les pays, beaucoup de Français la regardent comme une main de sauveur. Mais, lorsqu'on est sauvé de la sorte, on n'a pas le droit d'être fier, eût-on conquis le monde (1) »...

La grandeur de tels sentiments n'a pas besoin qu'on la fasse ressortir. Quelques mois plus tard, le comte Félix de Mérode suivait à Sainte-Gudule une station de l'abbé Gombalot; un refroidissement le saisit et détermina une grave pneumonie. Appelé en toute hâte, Montalembert arriva juste à temps pour recevoir son dernier soupir. Le grand vieillard était tombé dans une prostration profonde. Quand il entendit qu'on lui apportait Notre-Seigneur, il se dressa sur son séant et, tenant le cierge à la main, reçut son Dieu avec une foi pénétrante. Quelque temps après, il semblait dormir. Un prêtre se pencha vers lui, s'aperçut qu'il ne respirait plus et dit : « Je crois qu'il est déjà dans le ciel. » C'était le 7 février

« Quand un Mérode meurt, a-t-on dit, le sang de la Belgique coule. » Bruxelles tout entier prit le deuil et fît à celui qui avait refusé d'être son roi, de royales funérailles. « La Belgique, écrivait Montalembert à son beau-frère M^^ de Mérode, a compris sans effort tout ce que valait votre père; et il y avait à cela quelque mérite, car jamais homme n'a

(1*) Le comte de Mérode au roi des Belges, 19 juillet 1857.

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