LE CHATEAU DE MAICHE
moins travaillé à se faire valoir, n'a moins agi en vue de sa propre renommée ou de la popularité même la plus légitime. Cette absence complète de charlatanisme ne réussirait point en France ou ailleurs. Ici, elle a certainement contribué à répandre sur l'existence de M. de Mérode ce prestige de vertu désintéressée et de dévouement modeste que tout le monde a reconnu et signalé avec une unanimité si touchante. La Belgique s'est honorée en honorant ainsi un homme qui était chrétien avant tout et qui a offert un type accompli de ce que peut et doit être, au xix° siècle, un chrétien dans la vie publique. (1) »
Dans la succession du comte Félix de Mérode se trouvent la terre et le château de Maiche. Maiche est une bourgade de 1500 habitants, à huit lieues environ de Montbéliard. Une demoiselle de Grammont, devenue marquise de Maiche en 1801, a laissé ce domaine à ses nièces et il est entré avec elles dans la maison de Mérode. A la mort du comte Félix, le sort l'attribue à son fils, le comte Werner, qui le cède généreusement à sa sœur. Rien ne saurait être plus agréable à Montalembert, car Maiche est l'endroit qu'il aime le plus au monde. Le château, ou plutôt l'hôtel, bâti auxvi^ siècle par le cardinal Granvelle, regarde d'un côté le bourg, de l'autre un gracieux horizon de vergers et de bois. Que d'heures charmantes Montalembert a passées à l'ombre des tilleuls séculaires de la grande avenue avec ses enfants et ses amis. Mais, le plus souvent, il les entraîne sur les montagnes voisines, qui offrent des points de vue variés. Le Doubs coule à quelque distance de Maiche, et c'est un enchantement de suivre son cours jusqu'à Saint-Hippolyte :
« La Franche-Comté de Bourgogne est comme le Tyrol de la France, a écrit Montalembert : une nature grandiose et pittoresque y tient lieu de monuments, et le cœur de l'homme semble emprunter à cette nature quelque chose de sa force et de sa grandeur. Sur les flancs du Jura, dé-
(1) Montalembert à M^' de Mérode, 2 mars 1857.
friches par les moines, au milieu des forêts de sapins et dans les gorges^ profondes que creusent le Doubs et ses affluents, il s'est formé une race austère, énergique, intelligente, jadis passionnée pour ses antiques franchises, de tout temps célèbre par son ardeur belliqueuse, son attachement enraciné à la foi catholique, son fier et opiniâtre dévouement à ses maîtres. «On ne les soumet qu'à coups d'épée, et il faut abattre jusqu'au dernier, « disait d'eux, il y a deux cents ans, un capitaine français qui avait éprouvé leur valeur, en essayant de les détacher de la monarchie espagnole, dont l'amour se confondait dans leur cœur avec celui de leurs vieilles et chères libertés. Au xvn® siècle, les paysans comtois se faisaient enterrer la face contre terre pour témoigner de l'aversion que leur inspirait la conquête française et la domination de Louis XIV. Et toutefois, à la fin du dix-huitième, tous les cœurs y étaient tellement imprégnés du sentiment national, que nulle province n'a fourni à la patrie menacée des bataillons de volontaires plus nombreux, plus intrépides, plus prodigues de leur vie. Cette terre généreuse n'a cessé de produire des héros que lorsque la France eut cessé de combattre. Elle a montré la même fécondité dans le domaine de TÉglise, des lettres et des sciences; et, jusqu'à nos jours, elle n'avait enfanté que des esprits dont la hardiesse, tempérée par l'étude et la foi, n'affligea jamais la conscience et la raison. (1) »
Voilà pourquoi Montalembert affectionne la Franche-Comté. Il l'aime encore parce qu'elle l'a recueilli au lendemain du naufrage de la pairie et de lia royauté. Trois fois, les habitants du Doubs l'ont choisi pour représentant. En 1851, la population de Maiche l'a reçu en triomphe. « C'est vous, lui disait un paysan, que nous voudrions nommer président de la République. » Aussi, chaque année, revient-il avec joie au milieu de ses électeurs ; il pénètre dans les chaumières et s'entretient avec les paysans ; il aime à s'asseoir à la table des curés comtois et les invite fréquemment à Maiche. « Je sens, écrit-il, que je suis vraiment l'enfant adoptif de cette contrée dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. » Et il répète avec le vieux président Jean Boyvin : « Toute mon ambition se termine à vouloir être tenu pour naïf et véritable Franc-Comtois. »
Au mois de juillet 1856, pour créer un lien de plus entre sa famille et son pays d'adoption, il conduit M"^'' de Montalembert à Maiche. Elle y donne le jour à sa dernière fille. Gomment la nommera-t-on ? Généreuse : « C'est un nom très
(1) Discours de réception à V Académie française.