‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 78 sur 242 · UNE TOURNEE ELECTORALE · texte numérisé non relu

UNE TOURNEE ELECTORALE

répandu parmi les filles de ces montagnes, nous dit Montalembert, et outre l'avantage qu'il a d'indiquer un sentiment fort original par le temps qui court, il rappellera toujours à ma fille son origine comtoise et maichoise. » Mais, qu'est-ce que sainte Généreuse? Vainement il interroge Godescard et autres livres du presbytère, impossible d'en trouver trace. Il écrit enfin, à Besançon, au savant auteur des Saints de Fr anche- Comté, ei ce qu'il apprend le comble de joie : non seulement sainte Généreuse est reconnue par l'Église, mais elle a été martyrisée à Catane, en l'an 202, pour n'avoir 'pas voulu jurer par le génie de V Empereur. C'est donc, à n'en pouvoir douter, une sainte d'opposition. Les anciens de Maiche gardent encore le souvenir des fêtes de ce baptême, qui furent célébrées par la population avec une joie et un entrain extraordinaires.

Pendant les mois d'août et de septembre 1856, Montalembert fait dans son arrondissement une tournée électorale. Il chemine dans une affreuse voiture appelée filette^ « voiture faite pour les veaux, dit-il, plutôt que pour les hommes ». Son journal nous le montre s'arrêtant pour admirer les gorges du Doubs et les bords du Dessoubre. « Je me sens tout triste à la pensée que, l'an prochain, tout lien officiel cessera entre moi, ce beau pays et ces excellentes gens. » Le lendemain, nous le voyons gravir une côte escarpée, par un soleil tropical, tout en lisant, pour adoucir ses maux, le récit des supplices et des tortures endurés pendant la Révolution par les prêtres et religieux comtois. Après quoi, il lui faut assister à des banquets interminables, répondre aux toasts, haranguer les curés qui l'accueillent cordialement, mais ne lui pardonnent pas son opposition à l'Empire.

L'un d'eux lui propose de visiter Alaise. C'est nn village situé entre Salins et Besançon, sur des plateaux inaccessibles. Un architecte bisontin, M. Delacroix, soutient que ce n'est ipas à Alaise-Sainte-Reine (Côte-d'Or,) comme le veut la tradijtion, mais à Alaise (Doubs), que s'est livré le fameux combat lentre César et Vercingétorix. Montalembert et son compagnon >artent donc pour Alaise, sous la conduite d'un guide aussi [infatigable que compétent. On gravit des collines, on s'avance

travers champs, on franchit des plateaux arides. Montalem-

bert est exténué. A chaque instant, le guide l'arrête. — « Prenez garde, dit-il, vous venez de passer le Todeure. — Le Todeure? — Mais oui, c'est un des deuxfleuves dont parle César : duo flumina ! — ■ Comment donc? Mais je ne l'ai pas vu ! — Ni moi non plus. N'empêche qu'il coulait là du temps de César... Voyez-vous maintenant ces murailles élevées? — Vous voulez dire des rochers. — Des murailles, Monsieur le comte : munimenta. C'est encore dans César, et le nom s'est conservé dans notre langue. C'est aujourd'hui des mouniots. »

Ces savantes démonstrationscontinuent toute la journée. Là où le guide ne voit que tumvlus^ fossés, retranchements, Montalembert écarquille les yeux, met et ôte son binocle sans rien apercevoir. Un orage éclate et n'arrête pas l'intrépide Alésien. Mais Montalembert saisit l'occasion, s'enfuit jusqu'au village le plus proche, s'enferme dans la première auberge qu'il rencontre et crie par la fenêtre à ses compagnons qu'il n'en peut plus et qu'il va dormir.

Le lendemain, grand dîner d'archéologues, de curés et de notables au presbytère d'Amancey. Le député du Doubs espérait pouvoir enfin parler de sa candidature ; on ne Fécouta point. Le siège d'Alaise fut encore fait, refait, disputé avec autant d'ardeur qu'il y a deux mille ans. ^Montalembert en prit bravement son parti et feignant presque d'être devenu Alésien : « Eh bien ! s'écria-t-il, puisque c'est ici que Vercingétorix a livré contre César le dernier combat de la liberté gauloise, buvons à Vercingétorix, l'ennemi de César ! » Un convive releva le dernier mot : « A l'ennemi de César! » et chacun but, sans trop y prendre garde, à l'ennemi de César.

A quelques jours de là, le préfet du Doubs rencontrant l'abbé Basson : « Je sais tout, lui dit-il, je vous ai suivi dans vos courses électorales ; on m'a raconté ce que M. de Montalembert a dit; mais je suis fort content de lui; il ne s'est occupé que d'Alaise et n'a parlé que de César et de Vercingétorix. »

Le préfet du Doubs pouvait se rassurer. Ce stérile voyage fut l'unique effort de Montalembert en vue des élections.

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