‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 85 sur 242 · NOUVEAU PROCES · texte numérisé non relu

NOUVEAU PROCES

conservé plus qu'aucune autre nation séparée des restes de son ancienne foi... L'attaquer, comme on le fait, au lieu de l'encourager dans le bien, c'est une inhabileté politique comme une injustice morale... Le clergé doit être servi et non pas tlatté dans ses fausses tendances... Nous n'avons pas de popularité à atteindre ou à conserver; nous ne cherchons que l'honneur de nous tenir en tout sur le terrrain de l'équité, de l'humanité, de la prévoyance et du bon goût chrétien... L'heure est venue de dire ce que l'on estime la vérité, quoi qu'il puisse en advenir, et, du reste, cette heure-là est toujours sur l'horizon pour les hommes d'un grand cœur. » (1)

L'article parut dans le Correspondant du 25 octobre 1858.

Anxieux et pessimiste comme toujours, Montalembert attendait à la Roche en Breny le résultat de son travail.

L'attente ne fut pas de longue durée. Les ministres réunis à Saint-Cloud, sous la présidence de l'Empereur, et furieux d'être comparés à des laquais d'antichambre, décidèrent de poursuivre Montalembert et le Correspondant. L'occasion leur paraissait excellente. Personne en France ne s'intéresserait au panég-yriste de l'Angleterre. Le clergé et les catholiques eux-mêmes l'abandonneraient. Bien que l'idée ne vint pas de lui, l'Empereur s'y rallia. « Je regrette bien ce qui va se passer, dit-il au lieutenant-colonel de Montalembert, m.ais je n'ai pu l'empêcher. J'espère que cela servira d'avertissement pour l'avenir. » Il dit aussi à lord Clarendon, ambassadeur d'Angleterre : « H y a dans notre pays une véritable conspiration des gens de lettres contre mon gouvernement. Se gardant des attaques directes et procédant de la façon la plus insidieuse, ils introduisent dans des sujets qui en apparence ne touchent ni à la politique ni à la France, les allusions les plus hostiles et les plus injurieuses pour moi. En frappant un homme aussi illustre que Montalembert, j'ai voulu faire un exemple qui jette dans ce parti une salutaire frayeur. (2) »

(1) Lacordaire à Montalembert, 14 octobre 1858.

(2) The Gremlle Memoirs, VIIl, p. 219.

Rentré en toute hâte à Paris, Montalembert comparait le 4 novembre, jour de sa fête, devant le juge d'instruction. Quatre chefs d'accusation pèsent sur lui : d'avoir V excité à la haine et au mépris du gouvernement; 2° violé le respect dû aux lois ; 3° attaqué les droits et l'autorité que l'Empereur tient de la constitution et du suffrage universel; 4** cherché à troubler la paix publique, en provoquant la haine des citoyens les uns contre les autres. On sourit de pitié en constatant sur quels fondements imaginaires reposent ces prétendus délits (1).

Gomme toujours, en pareil cas, des bruits excessifs circulent : il est question d'appliquer à Montalembert la loi de «ùreté générale, c'est-à-dire de le soumettre à l'internement ou à l'expulsion. Ces menaces ne le troublent pas un instant. D'ailleurs, Berryer et Dufaure qu'il a choisis pour avocats, l'encouragent, Berryer surtout, « ardent comme un lion », u heureux, dit-il, de défendre et de venger les principes que je me fais gloire de partager avec vous ». — « Il faut parler haut et du fond de nos cœurs, écrit-il, et de façon à faire rougir les juges de leur servilité, et à émouvoir tôt ou tard cette nation hébétée dans le mutisme et dans les lâches calculs de la cupidité. Votre cause est si grande, si belle, laissez-moi ajouter si opportune, que s'il y faut succomber, j'y veux succomber avec vous. (2) »

De toutes parts parviennent à l'accusé des témoignages de respectueuse sympathie. Lacordaire regrette de ne pouvoir, comme au temps de P Avenir, partager le sort de son ami :

(( Quoi qu'il arrive, je ne regrette cette affaire ni pour toi, ni pour le Correspondant. Un procès, surtout quand il est immérité, est une chose utile aux idées que l'on défend. Cela laisse trace et atteste ce que l'on fut à une époque critique. Je crains seulement que ta santé ne souffre de cette affaire ; voilà le côté qui m'attriste. Nous ne sommes plus, comme en 1830,

(1) Cette phrase par exemple : « Au Canada, une noble race, française par le cœur et par les mœurs, doit à l'Angleterre d'avoir conservé ou acquis, avec une entière hberté religieuse, toutes les libertés politiques et municipales que la France a répudiées » ; cette simple phrase est taxée d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement!

(2) Berryer à Montalembert, 5 novembre 1858.

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